Strange fruit

Publié le par Lady D.

   Que toutes ces joyeusetés ne nous fassent pas oublier que les musiciens noirs rencontrèrent souvent quelques difficultés, essentiellement dans les états du Sud des États-Unis, jusqu'à une époque ma foi pas si lointaine de nous... Ainsi de cette anecdote initialement rapportée par Chris Albertson, et reprise par Bill Crow, laquelle met en scène l'une des plus fortes personnalités de la scène jazz des années 20 : Bessie Smith.

   «Bessie devait savoir que dans le Sud, la plupart des auditeurs qui s'agglutinaient sous son chapiteau, riaient à ses blagues et applaudissaient son talent de chanteuse étaient des hommes du Ku Klux Klan qui avaient laissé leurs draps à la maison. Mais, comme beaucoup de Noirs du Sud, elle ne prêtait aucune attention au Klan et présumait qu'aussi longtemps qu'elle les laisserait en paix, ils en feraient autant avec elle.
   Pourtant, Bessie se retrouva souvent en mauvaise posture, qu'elle l'ait cherché ou non. En juillet 1927, à Concord, Caroline du Nord, elle fut contrainte de prendre conscience de l'existence du Klan. C'était une chaude soirée de juillet, et le groupe électrogène de Bessie rendait l'atmosphère du chapiteau bondé presque irrespirable, surtout pour les musiciens. Vers la moitié du spectacle, l'un d'eux était sur le point de s'évanouir. Il quitta son siège et sortit.
   Une fois à l'extérieur de l'immense chapiteau, il entendit des murmures et des bruits non loin de lui. Se dirigeant vers les sons, il tomba sur une demi-douzaine de silhouettes encagoulées, leurs tuniques blanches étincelant sous la lune. Ils étaient visiblement sur le point de faire effondrer le chapiteau de Bessie. Ils avaient déjà retiré plusieurs piquets.
   Tout à leur tâche, les hommes du Klan ne virent pas le musicien, qui se hâta de retourner sous le chapiteau. Bessie venait juste de descendre de scène, et le public la réclamait. Avant qu'elle ait pu commencer à dire ses quatre vérités au musicien qui avait déserté la scène, il lui rapporta ce qu'il venait de voir. Bessie s'exclama :
   «Eh bien, merde !»
   Elle demanda aux accessoiristes de la suivre et sortit. Une fois arrivés à quelques pas des hommes du Klan, les hommes se retirèrent à bonne distance. Bessie ne leur avait pas dit ce qu'elle attendait d'eux, et un seul regard aux cagoules blanches avait suffi à les décourager.
   Mais pas Bessie. Elle se rua vers les intrus et, arrivée à moins de trois mètres d'eux, mit une main sur sa hanche et, de l'autre, menaça les hommes du Klan.
   «Qu'est-ce que vous foutez ?» hurla-t-elle. «S'il le faut, je remonterai ce foutu chapiteau moi-même ! Ramassez vos draps et barrez-vous !»
   Les hommes du Klan, sans doute trop surpris pour réagir, restèrent bouche bée. Bessie leur hurla des obscénités jusqu'à ce qu'ils s'éloignent dans l'obscurité.
   «J'ai jamais entendu parler d'une telle merde», dit Bessie en retournant vers ses accessoiristes. «Et vous, vous êtes rien que des tapettes.»
   Et elle rentra dans le chapiteau comme si rien ne s'était passé.»

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Une très belle anecdote. Merci de nous la faire partager.Bises.
Répondre
D
'jour Vous.Je reviens de chez tite Pêche,notre future Django féminin.<br /> Je ne vais pas polémiquer sur l'interprétation de Vanessa,je pense que<br /> tu penses ce que j'en pense.<br /> Bon c'est l'heure de l'apéro,m'en vais le préparer.<br /> Je lève mon verre à ta santé et t'envoie un bisou tout mouillé (temps de<br /> chien à ne pas sortir un humain).<br /> Bon we.
Répondre
L
NOTRE future. Django était français !Ouille...Duke, c'est pas un peu tard pour l'apéro ? Ou un peu tôt ?Un bisou marin quand-même...
G
J'ai un cd de Dinah Washington reprenant Bessie Smith... je trouve qu'elle a vraiment réussi à retranscrire l'ambiance si particulière qu'on peut entendre sur ces enregistrement.... en fait c'est vraiment celui que je préfère chez Dinah...
Répondre
L
Comme quoi les scénaristes lévitants dont parlait notre estimé collègue auraient de quoi faire une jolie bande son pour leur film... Surtout que Dinah aussi avait pas mal de tempérament...Souvenir immédiat, là, d'un séjour avec mon pote Arniac (de ex-Boogie) chez sa Maman il y a quelques années, et d'une pub à la télé pour le dernier CD de Vanessa Paradis, qui reprenait entre autres «I've Got You Under my Skin». Nous nous sommes regardés sans un mot ; nous avions tous deux en tête la version de Miss Washington...
.
 Un vrai petit bout de femme cette Bessie!
Répondre
L
Coucou Ambre !Tiens, je vais chercher une photo d'elle... Une minute... Je reviens...<br /> Eh eh... sur qu'elle n'avait pas l'air du genre à se laisser marcher sur les pieds, hein ?
P
Disons que la différence c'est que si le choix existait bien sûr aussi à l'époque, les conséquences de tes choix, surtout en tant que noir, pouvaient se révéler assez definitives... le strange fruits dont parle Domi est une chanson de Billie Holiday... ces fruits étranges se balançant dans les branches des arbres sont les corps des noirs lynchés et pendus... qui plus est il y a une question  de règles sociétales à transgresser... les limites admissibles pour Bessie Smith n'étaient à coup sûr pas bien élevées.... regardes Rosa Parks... juste fatiguée dans son bus.... 
Répondre