Looking for Lucky (Deux)

Publié le par Lady D.

Tout bien réfléchi, je n'en savais pas tant que ça sur le bonhomme. Après quelques heures passées à consulter une pile de bouquins, un vieux numéro de Musica Jazz et un autre de Cadence piochés sur les rayons de ma bibliothèque, j'en savais un peu plus ; beaucoup plus, même. Qu'il était né le 16 juin 1924 à Detroit, Michigan, que son prénom était Eli mais que son père lui avait un jour offert un pullover marqué «Lucky»… sans deviner que son fils avait gagné là un surnom qui le suivrait tout au long de son existence. J'en avais aussi beaucoup appris sur les débuts de Lucky, dont une anecdote à la limite du burlesque : mère décédée, père nourrissant comme il le pouvait sa petite famille, pas d'argent pour acheter le saxophone dont rêvait Lucky. Alors, le gamin, avec l'argent gagné comme mécano dans un garage, avait acheté une méthode de saxo. Dans la méthode, un dessin de l'instrument… mais toujours pas d'instrument. Alors, Lucky s'était demandé : «Sur quoi est-ce que je pourrais bien m'exercer ?» Et, avisant un balai abandonné dans un coin, il avait scié le manche et, sur ce bout de bois, appris à placer ses doigts. Enfin, le saxophone lui était tombé du ciel… et, deux mois plus tard, Lucky jouait professionnellement (voilà qui me rappelait comment, armé d'un bouquin de physique ouvert au chapitre «Acoustique», de quelques tasseaux, d'un bout de carton et d'une pelote de ficelle, j'avais construit mon ersatz de contrebasse, des années auparavant). Il avait d'abord débuté comme vocaliste chez les Treniers (deux frangins chanteurs, qui continueraient à enregistrer, en compagnie de quelques Treniers supplémentaires, jusque dans les années 70), et, enfin saxophoniste, joué avec les Bama State Collegians, puis au sein du big band de Lionel Hampton, avec qui il avait débarqué à New-York. Là, il avait pris la suite de Ben Webster aux Three Deuces et, baissant les yeux vers la salle, il y avait découvert rien moins que Webster, Don Byas, Lester Young et Coleman Hawkins, venus écouter le petit nouveau. Plus tard, Lucky confierait : «Je n'ai jamais joué aussi mal de toute ma vie. Je ne sais pas comment j'ai survécu. Pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvé avec les doigts entre les clés du sax».

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Publié dans avant-premières

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