Looking for Lucky (Trois)
Ensuite, il était passé chez Basie en remplacement de Lester Young, au grand étonnement de Coleman Hawkins : «Tu veux dire que tu quittes la 52è Rue pour le Basie Band?» - «Tu sais, Bean, un boulot régulier, l'expérience…» - «Well… En tous cas, Lucky, tu sais jouer le blues». C'était le Basie de la grande époque… même si, à la réflexion, Basie n'a eu que de grandes époques. Mais quand-même : graver ses premières faces aux côtés d'Harry Edison, Buck Clayton, Dickie Wells, Jay Jay Johnson, Buddy Tate, Freddie Greene, Jimmy Rushing et le Base lui-même… il y a pire comme façon de débuter dans le métier. Jusqu'en juillet 45, les séances allaient se succéder - il y avait des façons de tricher avec le Petrillo Ban. «Dance of the Gremlins» ; «Red Bank Boogie» ; «Jimmy's Blues». Pas de solo de Thompson. Mais sur «Taps Miller» et «Avenue C», mec, il est là, et comment. Il déboule, tous muscles dehors, derrière Sweets, ce modèle de trompette mainstream, et son discours véhément, son vibrato intense, son discours surtout, hérité de Coleman Hawkins via Don Byas, moderne à sa façon, unique déjà, tranchent avec le classicisme basie-ish. «On n'avait pas la même approche du blues», dira Lucky en 1981. «La leur était totalement à l'opposé de la mienne (…) Leur musique n'a pas pris une ride et je peux aujourd'hui écouter n'importe lequel de leurs disques et prendre mon pied (…) Mais la façon dont je grandissais m'amenait à évoluer et à voyager.»
Quelques infidélités à Basie donc, durant ces deux années, qui l'amènent à enregistrer avec Hot Lips Page (aux côtés de Big Sid Catlett et Lem Johnson, bon gros ténor velu) et Lucky Millinder, aux côtés de Freddie Greene aussi… sans Basie, pour une fois, mais avec Buck Clayton et Dickie Wells. Et, le lendemain de Noël 1944, Lucky se fait un cadeau : dans le paquet, Bobby Pratt (tp), Stuff Smith (vln), Erroll Garner (p) et George Wettling (dm). On déballe chez Timmie Rosenkrantz, et on bœufe. Le résultat restera comme la première séance créditée à Lucky Thompson ; l'histoire est en marche.
Alors, Lucky suit son destin. À l'automne de 1943, le bruit court qu'il veut quitter Basie. Illinois Jacquet saute sur l'occasion. Lucky, arrivé en retard pour prendre le bus avec le reste de l'orchestre, le trouve assis à sa place. Il est libre de mener à bien son projet de s'établir sur la Côte Ouest pour y monter son groupe. Al Grey se souvient : «Son groupe était comme un atelier. Charlie Mingus, Buddy Collette, Oscar Bradley Jr., Britt Woodman, Lee Young… Ils faisaient des jams au Billy Berg's. Dex(ter Gordon) venait jouer.»
Entre deux jams, il invite son ténor chez Slim Gaillard, chez Armstrong, chez Willie Smith (pas le Lion, l'autre, l'alto), avant de se poser chez Boyd Raeburn pour quelques mois. Il semble se faire une spécialité de l'accompagnement de vocalistes, aussi, parfois à la tête de ses propres formations, et parfois non. Ainsi le retrouve-t-on derrière Estelle Edson, Duke Henderson, Rabon Tarrant, Dinah Washington, Judy Carol, Johnny Criner… Un petit tour chez Mingus, les retrouvailles avec Slim Gaillard, et nous voilà début 1946.