Happy birthday, dear Prophet!... La suite
Nous voilà donc partis... quelques minutes plus tard, nous arrivons aux Trois Mailletz: au sous-sol, une vague boîte (Saint-Germain n'est plus ce qu'il était), et, en surface, un bar avec piano et pianiste maison, qui termine sa journée de boulot.
(Avant de poursuivre, peut-être n'est-il pas inutile de préciser que si j'ai été très sage tout au long de la soirée (comme disait l'autre, si je ne bois pas, c'est parce que quand je passe un bon moment, j'aime bien m'en rendre compte), on ne peut pas en dire autant de mes comparses...)
«Et si on continuait à célébrer l'anniversaire de ce bon vieux Thelonious ?» suggère l'un d'entre nous, une fois le pianiste maison parti. Il y a quelques heures déjà que nous ne sommes plus le 10 octobre, mais qu'à cela ne tienne ; l'idée est séduisante... Maintenant, qui l'a eue ? Je n'en sais trop rien. Tom, probablement. Comment vous expliquer ? Je lui ai toujours trouvé un faux air de Robin Williams. Il a dans les yeux la même étincelle malicieuse. Tout à fait le genre d'idées qu'il peut avoir...
En tout cas, il est le premier à s'asseoir au piano. Il faut dire qu'il a une sacrée résistance. Deux, trois morceaux, et puis il revient à notre table et me dit : «J'ai un arrangement assez bizarre de 'Nutty', au fait. Tu voudras l'entendre ?» Et comment ! Mais, pour le moment, c'est Rich qui prend le relais. Et lui est nettement moins résistant. Le lendemain, il me dira : «J'avais l'impression de jouer avec des gants de boxe» ! Tom et moi volons à son secours sur «Straight no Chaser» : Tom rajoute quelques notes dans les graves, moi d'autres dans les aigus... et Rich finit par jeter l'éponge.
Mais, ils ont oublié deux des plus beaux thèmes de Monk, les garçons : «Ruby my Dear» et «Ask me Now». Sans parler de «Crepuscule with Nellie»... Je me dévoue ? Eh bien, oui, je me dévoue... tant bien que mal, mais mes auditeurs ont l'air satisfaits. Et j'aime à penser qu'un musicien, même dans un état d'ébriété assez avancé, garde quand-même une oreille pour la musique...
Et le «Nutty» de Tom ? J'aimerais bien l'entendre, moi ! L'ami Tom se fait prier, mais finit quand-même par retourner au piano. Il joue en tout et pour tout huit mesures avant de se lever et de déclamer, en français, à l'adresse de deux auditeurs enthousiastes qui sont en encore plus mauvais état que mes quatre complices réunis (ceci expliquant peut-être cela) : «C'est fini ! Je suis fatigué ! Et je suis saôul !»
Bobby devient sentimental... Il insiste pour serrer la main des pianistes qui ont interprété Monk avec autant de courage et de talent. Ensuite, tant qu'à faire, les pianistes se congratulent mutuellement... mais comment laisser Kim l'Irlandaise en dehors de cette séance de remerciements ?
Kim qui, vers cinq heures du mat', joue la tentatrice : «J'ai un super scotch à la maison, vous voulez venir le goûter ?» Dans un dernier sursaut de lucidité, Rich refuse... mais pas les deux autres.
Le lendemain, Bobby joue au Franc Pinot avec Hal Singer. Plutôt bien, vues les circonstances. «Congratulations», le félicité-je. Il répond : «Jé souis fatigué...»
Sans blague !