Mister Taste
Depuis deux mois qu'on se fréquente, vous devez commencer à me connaître, ou du moins à connaître mes goûts en matière de musique. Il est donc probable que vous ressentiez un certain choc (et même un choc certain) à la lecture du paragraphe qui suit :
J'ai vu Eric Watson non pas une, non pas deux, non pas trois, mais quatre fois. Quatre fois et demie, même. La première fois, je me suis déplacée tout exprès à quarante kilomètres de chez moi ; la troisième, à cent-vingt. Et je crois bien que j'ai calé deux de mes séjours à Paris de façon à m'y trouver en même temps que lui (deuxième et quatrième fois).
Si vous connaissez Eric Watson, vous devez avoir déjà deviné le pourquoi de cet acharnement. Si vous ne le connaissez pas... Présentation :
Pianiste et compositeur américain né en 1955, installé en France depuis la fin des années 70. Se partage entre concerts et composition (plusieurs musiques de ballet), jazz et musique classique (il interprète entre autres Ives, Scriabine, Berg et Brahms), écriture et improvisation. «Son lyrisme», écrit Pierre Carles dans le Dictionnaire du Jazz, «d'une exceptionnelle diversité, et ses qualités de son, qui font de chaque note un objet musical aux nuances infinies, s'imposent, au-delà d'une indéniable virtuosité, comme le plus efficace moyen de transgresser sans violence frontières et classifications.»
Oui. Bon. Pas le genre de truc qui me branche, de prime abord. Mais, il faut savoir qu'à la fin des années 90, Eric Watson se produit souvent à la tête d'un trio, dont le batteur a nom... pas la peine d'essayer de deviner. L'association est tellement improbable que vous ne trouverez jamais.
Le batteur a nom, donc, Ed Thigpen.
Oui, le même. Celui d'Oscar Peterson.
A l'automne 1997, donc, le trio d'Eric Watson, featuring Monsieur Thigpen (pas moyen de retrouver le nom du bassiste... ce n'était pas John Lindberg, et je ne pense pas que c'était Joe Carver non plus), passe à quarante kilomètres de chez moi. Ce serait peut-être une bonne idée d'en profiter pour aller l'interviewer... Mais, bon : je vais pas débarquer comme ça. Faudrait peut-être penser à obtenir son accord. Deux, trois coups de fil... enfin, le téléphone sonne, quelque part à Copenhague... Monsieur Thigpen décroche... Je me présente, je soumets ma requête... Acceptée avec une gentillesse, une humilité merveilleuses. Vous vous rendez compte ? Je vais interviewer Ed Thigpen ! Et vous savez ce qu'il me dit ? «Ce sera un honneur d'être interviewé par vous» ! Ah ben zut, alors...
J'ai vécu le moment dans une sorte de brouillard, j'en ai peur... Réaction de défense instinctive du cerveau qui essaie de calmer un peu la machine (je suis encore phobique, à l'époque). Mais, je me souviens de la gentillesse, de la patience infinies de ce grand petit bonhomme aux yeux bleus... Le concert ? Je n'en ai aucun souvenir... Je crois que la musique ne m'a pas autant rebutée que je l'aurais craint. Avec un autre batteur, peut-être que... Mais Ed, passés les passages arrangés (et il y en a beaucoup, chez Eric Watson) est tel qu'en lui-même : Mister Swing. Mister Taste...
Et de toute façon, avec un autre batteur... je n'aurais pas été là !
Eric Watson ? Plutôt sympa. D'un abord moins hermétique que sa musique. Du coup, quelques mois plus tard, je suis en fait aussi contente de le retrouver que de retrouver Ed...
(à suivre...)