L'art du trio
Qu'est-ce que j'ai pu l'écouter et le réécouter, celui-là... et sans jamais m'en lasser, en plus. Aussi, comment se lasser de ce trio majuscule du jazz des années cinquante et soixante, à moins d'être irrémédiablement réfractaire au jeu d'Oscar Peterson ?
En un sens, A Jazz Portrait of Frank Sinatra (Verve 825 769-2) est un album historique. Gravé le 8 mai 1959 à Paris, il marque le passage d'Oscar Peterson au trio avec batterie - on se souvient que, depuis le début de la décennie, c'était la formule piano / guitare / contrebasse qui avait sa préférence. Pour être tout-à-fait précis, Oscar a testé un autre batteur, en novembre de l'année précédente, le temps de graver My Fair Lady. Mais... il faut croire que Gene Gammage n'a pas donné entière satisfaction, puisque, début 1959...
Ed Thigpen : «Je connaissais déjà Ray. Je l'avais rencontré quand j'étais à l'armée. Il a toujours été très gentil avec moi. Pendant ma période new-yorkaise, nous avions fait quelques enregistrements ensemble, avec Blossom Dearie entre autres. Et comme je l'ai dit, il a toujours été très gentil, il m'a toujours encouragé. J'adorais le trio avec Herbie (Ellis). Un jour, j'ai fait l'erreur de leur dire : «Vous devriez avoir un batteur». Je voulais dire, «en plus». Ils ont commencé à jouer, et ils swinguaient tellement que je me suis dit : «Oh...» (rires). Toujours est-il que Norman (Granz) m'a appelé, et que j'ai refusé d'entrer dans le trio à cause d'un désaccord d'ordre financier. Je m'en voulais tellement, je m'en serais donné des claques ! Mais à peu près quatre mois plus tard, Norman m'a rappelé et j'ai accepté. Je pensais : «Ouf ! Merci mon Dieu, merci, merci, merci !» (rires). Voilà comment je suis rentré dans le trio. Le reste appartient à l'histoire.» (in Jazz Hot n°549, avril 1998).
A Jazz Portrait of Frank Sinatra est de ces disques qui me mettent en joie ; qui me filent une pêche pas possible. Un concentré de swing ! L'album aussi, peut-être, le plus de nature à réconcilier avec cette redoutable machine à swing nommée Oscar Peterson ceux que sa loquacité a tendance à irriter - il y en a, aussi aberrant que cela puisse paraître. Douze courtes plages, juste le temps d'un chorus ou deux entre l'exposé et le retour au thème : du coup, et même si tant Captain Ray que Gentleman Ed n'apparaissent que fugacement au premier plan, le temps de quelques petits breaks, tout au long de ces trente-cinq minutes, ce Jazz Portrait est avant tout un merveilleux album de trio. Du beau travail d'équipe. Peterson et Brown se connaissent par coeur, bien sûr ; entre ces deux-là, la télépathie fonctionne à plein régime. Il fallait une bonne dose de talent pour parvenir à se faire une petite place ; mais du talent, Thigpen en a à revendre. Il s'intègre avec une facilité, une évidence...
Vous vous rendez compte ? Et si Norman Granz n'avait pas rappelé ? Pas de pêche merveilleusement autoritaire pour mettre Oscar sur orbite au tout début de son solo sur «You Make Me Feel so Young»... Pas de balais virevoltants sur «Come Dance With Me» ou «Witchcraft»... Pas de petite pointe de shuffle pour relever «Learnin' the Blues» ou «It Happened in Monterey» (la plage la plus redoutablement swinguante de tout le CD ! Écartez les guéridons et rangez le vase en porcelaine de Tante Ursule ! 8 degrés sur l'échelle de Swingster... au moins !)... Scénario catastrophe... J'en ai des frissons de terreur rétrospective... Bon, bien sûr, il reste les deux autres. Oscar Peterson, pétillant comme à son habitude, et Ray Brown, impérial, forcément impérial : sonorité énorme... timing toujours parfait... sens de la note (de LA note !!!)... Rien que pour la ligne de basse de «Witchcraft» (que je connais par coeur), j'estampille ce CD indispensable, voire obligatoire ! Mais... Captain Ray eut-il atteint à tant d'excellence superlative avec un autre batteur qu'Ed Thigpen ? Personnellement, j'en doute... Mais c'est vrai que j'ai une tendresse toute particulière pour ce merveilleux gentleman aux yeux bleus...
Heureusement que Norman a rappelé, pas vrai ?
«It Happened in Monterey» - Oscar Peterson (p) Ray Brown (b) Ed Thigpen (d) - Enregistré le 18 mai 1959 à Paris.
(PS du 1er novembre 2010 : ce morceau déclenche en moi une furieuse envie de cliquer sur le bouton envoyer... encore et encore... bref, c'est mon morceau à flood !)