The Genius
Deuxième soirée du festival de Cussac Fort-Médoc...
Cussac, en Gironde : 1.500 habitants et 17 châteaux.
Fort-Médoc : une antique citadelle bâtie par Vauban sur les rives de la Gironde, ou ce qu'il en reste.
Le festival : Wayne Shorter, Laurent de Wilde, Joe Zawinul, Mark Murphy.
Ce soir-là : Ray Charles et les Alligator All-Stars.
Moi : chargée par mon mag de raconter tout ça.
Une immense limousine noire s'engouffre dans la citadelle, passe derrière les tentes, se dirige droit vers la scène : le Genius est là. La sécurité fait son boulot : plus personne derrière les barrières, même ceux qui arborent le badge leur autorisant l'accès à l'ensemble du site, de l'avant-scène aux loges (installées dans la Poudrière du fort).
La portière s'ouvre, et je me pince : est-ce que je suis vraiment là ? Ou devant ma télé, en train de rêver que je suis là ? Ray Charles est à même pas cinq mètres de moi !
Il a signé pour une petite dizaine de morceaux, mais il se sent si bien (avec lui, on ne sait jamais...) qu'il nous en offre le double. «Georgia on my mind» ; «What'd I say» ; «Hit the road Jack». La routine ? Pour lui, peut-être. Pas pour moi.
La sécurité se détend. Nous voilà de l'autre côté des barrières. «Nous» : JP, deux autres collègues, Carole, l'attachée de presse, et moi. Je ne sais plus si je suis là pour une revue de jazz ou d'oenologie : «Il a un petit goût de fruit rouge... de framboise, je dirais.» - «Tu trouves ? Je dirais plutôt de groseille.» - «Attends, je re-goûte... T'as peut-être raison.» - «Attends, je re-goûte aussi... De mûre, aussi, non ?» Etc, etc.
Carole vient vers moi : «Ray est d'accord pour rencontrer trois journalistes, qui lui poseront deux questions chacun. J'ai mis ton nom sur la liste.»
Moi dans la même pièce que Ray Charles ? Non-non-non-non-non. Pas question.
Neuf ans plus tard, aucun regret. Pour mon premier grand festival, ç'aurait été trop, tout simplement.
JP : «J'ai un peu peur pour Corey Harris. Passer après Ray Charles, surtout ce soir... Tout le monde va se barrer.»
Corey arrive. Grand bonhomme longiligne, barbe et dreadlocks, seul avec son dobro devant 5.000 personnes. Il s'asseoit, au milieu de la scène. Quelques mots en français lui suffisent à mettre tout le monde dans sa poche, et personne ne part. Blues du bayou, poisseux à souhait. Après, Kenny Neal. Lonnie Brooks. Koko Taylor. Kenny et les fils de Lonnie sont des potes de JP - direction les loges. Wayne Baker-Brooks me susurre un p'tit blues à l'oreille, pour moi toute seule.
Et moi, j'aime de plus en plus ce monde où les plus grands restent accessibles. Dèjà, la veille, Isaac Hayes...
Mais ceci est une autre histoire !