I put a spell on you
Il était une fois, à Levallois-Perret, au 61 de la rue Louise Michel plus précisément, un magasin de disques qui s'appelait «Boogie». Lequel magasin était dirigé de main de maître par Jacques Perrin, secondé par Jean-Pierre Arniac (merveilleux photographe, soit dit en passant) et par Didier, l'amateur de funk de la bande.
Parfois, Screamin' Jay Hawkins passait, en voisin, en ami. Il avait pour habitude de se planter à la porte et de chanter en accompagnement du disque qui était alors en écoute au magasin -- ai-je dit, au fait, que «Boogie» était de ces magasins de disques où ce qui se vend était relégué tout au fond, dans le coin le plus obscur, et tout ce qui ne se vend pas était présenté bien en évidence ? De ces magasins où le disque en écoute était le dernier Luther Allison ou un Howlin' Wolf de derrière les fagots, et pas le dernier single de la Star Ac' ?
Car Jacques et Jean-Pierre avaient une passion : le blues. Il lui seront restés fidèles jusqu'au bout de l'aventure «Boogie», voilà un peu plus d'un an. Chiffre d'affaires insuffisant... le bon goût n'étant pas la chose la mieux partagée du monde.
Mais... revenons à nos moutons.
Me voilà donc, un beau jour de... de je ne sais plus quand, et on s'en fiche un peu. Un beau jour d'il y a quelques années, donc, au cours de l'une de mes visites parisiennes, à papoter tranquillement avec J-P dans son bureau quand... Jay arrive. Déboule.
Je ne saurais dire pourquoi : c'est peut-être la rencontre qui m'a le plus impressionnée. Et le plus fait marrer, aussi, bien sûr. Pourtant... il était d'un calme, ce jour-là !
Imaginez plutôt Jay, fidèle en tous points à l'image que l'on a de lui -- élégantissime en costard sombre, avec quelques bagues tête de mort aux doigts et les incontournables lunettes noires. Non, non ; Henry était resté à la maison ; quand-même (pour les non-initiés, je précise qu'Henry est le crâne en plastique aux yeux lumineux qui tenait compagnie à Jay sur scène).
Un client examine les CDs d'un présentoir. Jay se poste à côté de lui, sort l'un de ses propres CDs et l'agite sous le nez du chaland interloqué. «This one. C'est le meilleur», lui lance-t-il.
Arrive ensuite une dame, accompagnée d'un chien. Didier se précipite pour la renseigner. Il faut savoir que Didier, à l'époque, vient d'être papa, et ce n'est pas la première fois. Jay ne peut pas laisser passer ça.
«Didier... no... Be careful, he makes babies. Didier makes a lot of babies. Didier... no, Didier! Oh... Didier!!! The dog too???» (je condense. Le sketch a duré cinq bonnes minutes.)
Et quand la dame repart, toujours accompagnée de son chien, Jay lui lance un «Au revoir» très poli avant de se pencher vers le chien et de le saluer d'un «Ouarf! Ouarf!» enthousiaste.
Ainsi se déroula mon unique rencontre avec Screamin' Jay Hawkins... Jamais je ne l'ai vu, à la porte du magasin, chanter sur le disque en écoute. Mais je l'ai entendu, un jour que J-P et moi papotions au téléphone. Vous imaginez la puissance vocale du phénomène...