Eh oui !
Ça ne rate jamais : quand le chroniqueur se retrouve investi de la délicate mission d'analyser un CD du calibre de For the Second Time (Pablo/Original Jazz Classics OJCCD-600-2), sa première phrase est invariablement : «Que dire sur ce disque / cet artiste qui n'ait jamais été dit ?». Simple effet de style car, généralement, il trouve plein de choses à raconter qui, si elles ne sont pas précisément inédites et révolutionnaires, ont du moins le mérite d'être présentées de façon novatrice et intelligente.
Dans le meilleur des cas.
C'est à dire, quand le chroniqueur n'est ni ensuqué par la canicule, ni d'humeur folâtre -- les deux étant parfois compatibles. Il est alors possible que sa chronique parte dans tous les sens, avec çà et là une remarque tout ce qu'il y a de plus pertinente... dans le meilleur des cas, là encore. Mais on s'en fiche : on a la musique entre les oreilles.
Il faut quand-même que je vous présente. Au piano, le gamin de Red Bank, New Jersey, le one and only Count Basie. Vous savez, celui-là même qui avait pour habitude de dire qu'il était un pianiste médiocre. A la contrebasse, Captain Ray. Et à la batterie, Louie Bellson, balais caressants et cymbale pétillante. Et si le présent CD, gravé en 1975, est intitulé For the Second Time, c'est tout bêtement parce qu'il y avait eu une première, quelques années plus tôt -- parfaite en tous points, mais moins aboutie peut-être.
Là, tout est en place. Notre pianiste médiocre et ses deux accompagnateurs (qui, eux, avaient au moins l'honnêteté de se reconnaître pour ce qu'ils étaient, à savoir, des musiciens miraculeux) swinguent comme un seul homme à travers un panaché de blues (crédités au tandem Basie/Brown, et probablement improvisés sur le vif) et de standards, pour l'essentiel sur ce tempo médium à la Basie qui balance si souplement ; il y a un up-tempo, aussi, le bien nommé «Racehorse», sur lequel Basie joue peut-être un peu plus de notes que d'habitude... et encore.
La routine. Mais la routine selon Basie, Brown et Bellson (qui constitueront notre Trinité du jour), c'est déjà un miracle. Voyez plutôt les breaks de batterie de Bellson dans l'exposé de «Sandman» (allusion peut-être à ce style de danse à claquettes nommé «sand» ?), et comment Captain Ray emmène avec autorité tout son petit monde dans la modulation qui amène le retour au thème ; écoutez comment Basie répond malicieusement à un motif de basse en octaves sur «Draw» ; sans parler de l'intro en piano solo de «Blues for Eric»...
Et sur ce, la chroniqueuse, sa mission accomplie tant bien que mal, retourne à son état semi-végétatif, mais pas avant de vous avoir offert de cliquer sur les mains du pianiste pour un réveil en douceur...
«Sandman» - Count Basie (p) Ray Brown (b) Louie Bellson (dm) - Enregistré le 28 août 1975 à Los Angeles.
