Swing and sweat with Charlie Barnet
La vie de Charlie Barnet est un roman... d'action. Il naît en 1913 dans une famille aisée, qui ne voit pas d'un très bon oeil l'amour du jazz qui grandit très vite en lui. Les parents essaient de mettre le petit Charlie devant un piano : le voilà qui décide de devenir batteur, et s'entraîne sur tout ce que la maison compte de vases et de cartons à chapeaux. Pour ses huit ans, son grand-père lui offre un saxophone en ut (race maintenant à peu près disparue, dont Frankie Trumbauer fut l'un des plus illustres possesseurs) ; voilà notre Charlie qui passe et repasse les disques de l'orchestre de Fletcher Henderson. A seize ans, au diable la carrière d'avocat qui semble se profiler à l'horizon : Charlie se fait engager dans l'orchestre du S.S. Republic. Vingt-deux traversées de l'Atlantique plus tard, dernière tentative de mener de pair études et carrière musicale... en vain.
Au diable les études ! Bien sûr, les débuts sont difficiles. Charlie se fait virer de plusieurs orchestres pour avoir joué trop jazz ; et s'il fait un passage éclair au sein du Duke Ellington Orchestra, c'est comme... tapoteur de carillon pour l'enregistrement de «Ring Dem Bells» ! Une seule solution : monter son propre orchestre. Les arrangements sont signés Horace et Fletcher Henderson, Don Redman ou Benny Carter, lequel jouera aussi parfois dans l'orchestre, de même que le pianiste Garnet Clark. Benny et Garnet sont noirs ? Et alors ? Charlie s'en fiche ! Malheureusement, tout le monde ne fait pas preuve de la même tolérance, dans les années 30...
En 1939, une catastrophe : le Palomar Ballroom de Los Angeles, où se produit l'orchestre, est ravagé par un incendie. La totalité des arrangements et une partie des instruments de l'orchestre disparaît dans les flammes. «Bah, ça vaut toujours mieux que de se retrouver en Pologne avec des bombes qui vous dégringolent dessus», déclare Barnet avec sa désinvolture habituelle. D'autant que Benny Carter, Duke Ellington et Count Basie, dès qu'il sont au courant, font parvenir des arrangements de secours à l'orchestre sinistré -- ce qui dit bien en quelle estime ils tiennent Charlie Barnet et ses musiciens.
The Indispensable Charlie Barnet Volumes 1/2 (1935-1939) (RCA 74321355542) me semble bien rassembler l'intégralité des faces instrumentales gravées pour Bluebird par l'orchestre entre le 21 janvier 1935 et le 11 décembre 1939 -- grâces soient rendues une nouvelle fois aux producteurs de l'excellente collection Jazz Tribune, qui firent l'impasse sur les faces où batifolent les incontournables crooners et canaris de l'époque. Les trois premiers morceaux proviennent de l'une de ces séances improbables comme l'on n'en fait plus depuis belle lurette : ils furent gravés sur son matériel portatif dans un hangar désaffecté par Eli Oberstein, directeur artistique de RCA Victor, lequel croisa l'orchestre en Lousiane, où il était venu enregistrer quelques faces de blues et de musique folklorique ! On y entend un orchestre pêchu, avec quelques belles interventions de Charlie Barnet himself à l'alto ou au ténor, de l'excellent trompettiste Chris Griffin, du guitariste Buford Turner... et de Red Norvo, ici au piano.
L'essentiel des plages (29 sur 33) provient toutefois de 1939. L'orchestre y a trouvé son style propre. Une touche de Basie, une pincée de Lunceford... et une généreuse rasade d'Ellington. Il n'y a qu'à jeter un oeil sur les morceaux interprétés : «The Gal from Joe's» (arrangé par Andy Gibson), les «Night Song» et «Lazy Bug» de Juan Tizol, un «Echoes of Harlem» de toute beauté, avec soprano sinueux et trompettes jungle (peut-être Charlie Shavers, en alternance avec Bobby Burnet), «Lament for a Lost Love»... et, rayon originaux, «Midweek Function» (Burnet, qui évoquait le trombone à pistons de Tizol sur «Night Song», y endosse l'habit de Bubber Miley) et «The Duke's Idea», en écoute voici deux jours. La face B de ce dernier morceau ? «The Count's Idea»... bien sûr. Introduit avec un sens de la litote tout ce qu'il y a de plus Basie-esque par le pianiste Bill Miller, avant le riff de saxes très «Jumpin' at the Woodside» !
Voyons, voyons... Un répertoire de qualité... Des arrangements habiles... Des interprètes qui, s'ils ne figurent pas au Panthéon des Grands du Jazz, n'en sont pas moins solides musiciens de pupitre et excellents solistes... Une section rythmique qui swingue sans demander son reste... Manque la cerise sur le gâteau. Le petit clin d'oeil. Le petit trait d'humour. Et vous savez quoi ? Il y en a. Dans le titre de ce morceau écrit et gravé après l'incendie du Palomar (et chanté par l'ensemble des musiciens), d'abord : «Oh What You Said (Are We Burnt Up?)» (que l'on peut traduire par : «Oh, qu'est-ce que tu dis ? On est grillés ?»), petit bijou de swing et d'humour noir qui, du coup, resta inédit quarante ans durant ! Et dans les deux cent unes interminables secondes de «The Wrong Idea (Swing and Sweat with Charlie Barnet)», merveilleuse parodie des orchestres «sweet» de l'époque, avec cuivres déliquescents et vocal grandiloquent de Billy May... suivi de son antithèse : «The Right Idea».
Qu'ajouter ? Que je sais que le design de la série Jazz Tribune rappellera bien des souvenirs à certains. Mais encore ? Que Charlie Barnet, le «Millionaire Maestro», l'incorrigible playboy, l'homme aux onze mariages, fut aussi et surtout un merveilleux instrumentiste et le chef de l'une des plus belles grandes formations de la Swing Era qui, allez savoir pourquoi, est tombée dans l'oubli... Rectifions l'injustice, et tout de suite !
«Echoes of Harlem» - Charles Huffine, Bobby Burnet, Johnny Mendell, Charlie Shavers (tp) Ben Hall, Don Ruppersberg, Bill Robertson (tb) Charlie Barnet (as, ts, ldr) Don McCook (as, cl) Gene Kinsey (as) Kurt Bloom (ts) Jimmy Lamare (ts, bar) Bill Miller (p) Bus Etri (g) Phil Stephens (b) Wesley Dean (dm) - Enregistré le 5 avril 1939 à New-York.
«The Wrong Idea (Swing and Sweat with Charlie Barnet)» - Johnny Owens, Bobby Burnet, Lyman Vunk (tp) Billy May (tp, vcl, arr) Ben Hall, Don Ruppersberg, Bill Robertson (tb) Charlie Barnet (as, ts, sop, ldr) Gene Kinsey, Don McCook (as) Kurt Bloom (ts) Lloyd «Skippy» Martin (bar, as) Bill Miller (p) Bus Etri (g) Phil Stephens (b) Ray Michaels (dm) - Enregistré le 9 octobre 1939 à Hollywood.