Deux soirées aux Trinitaires
Singulier personnage qu'Andrew Hill, vraiment... Déjà, rien que son parcours : né à Chicago le 30 juin 1937 (et non à Port-au-Prince comme nous l'affirmèrent les sommités jazzistiques des années durant), il vient à la musique par le chant, l'accordéon et les claquettes, ne commençant le piano qu'à treize ans... son premier titre de gloire ? Accompagner Charlie Parker himself, le temps d'un concert au Greystone Ballroom de Chicago, en 1953. Je vous laisse le temps de faire la soustraction... Non, vous ne rêvez pas. En 1953, Andrew a seize ans ; trois années de piano derrière lui. Et il accompagne le Zoizeau...
La suite du parcours d'Andrew est plus traditionnelle. Concerts avec Gene Ammons, Johnny Griffin et Miles ; premier disque, en sideman, aux côtés du contrebassiste Dave Shipp en 1954 ; premier enregistrement en leader l'année suivante. Six ans plus tard, voilà Andrew à New-York. Il se produit avec Dinah Washington, enregistre avec Roland Kirk, Joe Henderson, Hank Mobley... et attire, c'était inévitable, l'attention du producteur Alfred Lion. Jusqu'en 1969, il gravera pour Blue Note une poignée de disques incontournables... avant de se consacrer, l'espace de quelques années, à une carrière universitaire en Californie. En 1975, Andrew revient sur le devant de la scène : les disques se succèdent à un rythme effréné... jusqu'en 1990, année où débute une nouvelle période de silence discographique, interrompue par deux séances en sideman (avec Russell Baba et Reggie Workman)...
C'est alors qu'Alain Dupuy-Raufaste entre en scène. Amoureux du beau piano, fan absolu d'Andrew, il le fait venir en France à l'été 1997 pour un concert au festival de La Seyne-sur-Mer. Rendez-vous est pris pour l'année suivante. Andrew sera le signataire du second CD à paraître sur le label Jazz Friends Productions...
J'ai pour Les Trinitaires (Jazz Friends Productions JFP002) une tendresse toute particulière. Pas seulement parce que j'ai assisté, et participé à la genèse de ce CD (pour le «making off», c'est ici que ça se passe !). Comment dire ? L'univers musical d'Andrew, comme je l'écrivais il y a quelques jours, n'est pas d'un accès facile. Audaces harmoniques, brusques ruptures, attirance pour les métriques inhabituelles (on trouve sur Les Trinitaires un morceau intitulé «15/8», un autre qui alterne 5/4 et 6/8)... c'est une musique qui vous tient en éveil. Pas de celles qu'on écoute d'une oreille en faisant autre chose. Pas de celles où l'on s'installe confortablement en battant la mesure du pied... A peine croyez-vous pouvoir relâcher votre attention une seconde que ce diable d'Andrew vient vous secouer les neurones, vous déranger le tympan... Tenez, par exemple : juste quand vous croyez qu'il revient au thème après avoir épuisé toutes les ressources du morceau, le voilà qui repart dans une autre direction, histoire d'explorer, l'espace de quelques mesures, un autre territoire. Vous n'avez pas suivi ? Tant pis pour vous. Vous venez de vous faire semer en route ; éjecter de l'univers d'Andrew. A vous de fournir l'effort pour y revenir...
«Dusk» (take 1) - Andrew Hill (p) - Enregistré les 10 et 11 février 1998 à Metz.