Une rencontre avec Miles
Chose promise, chose due : L'anecdote narrée par Joe Bonner au sujet de Miles Davis, et non publiée à l'époque. Hop, ouvrons les guillemets :
«J'ai acheté une maison, juste à côté de celle de Miles Davis. Sur 77th Street et Riverside Drive. Un soir, je suis allé frapper à la porte de Miles pour lui dire bonjour, il m'a dit (il l'imite) : «Je sais qui tu es, Joe ; ouais, je sais qui tu es». A l'époque, il avait une cheville et une jambe cassées après un accident de voiture ; il marchait avec des béquilles. Ce soir-là, il m'a passé ses clés de voiture et m'a dit : «Vas sur la 60th Street à Harlem me chercher un sachet de cocaïne.» Il avait deux voitures ; une Maserati, et une Lotus. J'ai donc pris la voiture, et je suis allé récupérer la drogue de Miles. Quand je suis revenu chez lui, je lui ai dit : «Miles, tu sais, c'est un truc dangereux, la drogue.» et je lui ai rendu les clés de voiture. Il était assis, en peignoir, et je lui ai dit : «Mec, c'est si beau de rencontrer le plus grand artiste de jazz, Miles Davis». Je lui ai fait écouter mon disque et il a dit : «Tu ne peux pas jouer dans mon groupe» J'ai demandé : «Pourquoi pas ?» Il a répondu : «Tu joues trop !» - «Qu'est-ce que tu veux dire par là ?» Il a répondu : «Où est-ce que je trouve ma place ?» Alors je lui ai dit : «Okay, Miles. On va juste devenir copains, d'accord ?»
Il s'est levé et m'a dit : «Tu as la coke ?» Je lui tends ce... ce truc et Miles... Tu sais, quand tu prends de la coke, tu prends un couteau pour faire des lignes, pour partager. Alors Miles se lève et va jusqu'au placard et il dit : «Joe, prends ce couteau et fais des lignes». Il prend un couteau énorme. Il est debout, à côté du placard, je suis assis sur le canapé. Il est à cinq mètres de moi. Et il prend le couteau par la lame et dit : «Joe, coupe la coke». Et il lance le couteau vers moi, à travers la pièce ; droit sur moi. Le couteau vient sur moi... merde ! Miles me regarde droit dans les yeux. Et tu sais quoi ? Le couteau ne m'a pas coupé. Je l'ai attrapé par le manche. Et tu sais, pour quelque raison spirituelle, j'ai senti que Miles me faisait attraper ce couteau sans me couper la main. C'était une expérience ; une expérience spirituelle. Il m'avait sous son contrôle. Et j'ai dit : «Merci, Monsieur Miles Davis ! Je ne reviendrai plus chez vous !» Et c'est vraiment arrivé. Il me tenait sous son contrôle, il m'a fait attraper le couteau en me regardant droit dans les yeux. C'était dangereux, il aurait pu me toucher et me tuer.
C'était ma rencontre avec Monsieur Miles Davis. Merci Miles, heureux de t'avoir rencontré ! Je ne remettrai plus les pieds chez toi ! Fils de pute ! Il m'a foutu une trouille ! Mais quelle intelligence...»
Et Joe de me narrer ensuite cette autre anecdote sur Miles - un grand classique :
«J'étais en voiture avec Miles un soir, on était sur Riverside Drive dans sa Maserati, et on fonçait... Il allait à 120 miles à l'heure (ndt : environ 200 km/h). La police avait peur de lui ; ils ne l'auraient pas arrêté. A New-York, c'était un grand. Il a dit : «Ils ne m'embêteront pas ; ils me connaissent.» Miles conduisait pied au plancher, et j'ai dit : «Miles ! Ralentis !» et il a répondu : «T'inquiète pas, fils de pute. Je suis dedans moi aussi.»
Un grand classique, disais-je, car cette anecdote-ci a été rapportée par plus d'un musicien... à tel point qu'il est impossible de savoir qui l'a vraiment vécue -- si quelqu'un l'a jamais vécue. Mais le jazz aussi a ses légendes...