Bizarre...
«- Un de ces putains d'enculés de flics blancs, tu crois ?
- Et puis il y a eu ce truc, avec Eric Dolphy... Il était en Europe, avec Charlie Mingus, mais il voulait rester après sa tournée pour jouer avec nous. Et... voilà qu'il meurt. Tout d'un coup. Empoisonné.
- Sunny, t'es pas en train de dire que...
- Ben on m'ôtera pas de l'idée... Et puis voilà Albert qui cogne un organisateur, en pleine figure. Avec des billets de dix dollars ! Et pfffftttt... la moitié de la tournée annulée. Moi je suis sûr qu'en plus il s'était gouré de mec parce que l'autre gus, à côté, il arrêtait pas de se marrer... Mais des billets de dix dollars, merde ! Vous trouvez pas ça curieux, vous ? Tous les gars dans l'orchestre, Al, Gary, Don étaient pleins aux as, et moi j'étais toujours raide. Quand il a fallu rentrer, moi, j'ai dû aller à l'ambassade demander qu'on me rapatrie. Ils me regardent d'un drôle d'air : OK, qu'ils m'ont dit, ce sera sur un vaisseau de l'US Navy. Et c'est là que j'ai commencé à piger qu'il y avait des tas de gens qui me tournaient autour, et j'ai commencé à devenir vachement nerveux. Comme s'ils voulaient m'empêcher de jouer, vous voyez ?
- Euh...
- De la drogue dans ma boisson, des trucs comme ça... Putain j'ai été malade ! Et puis v'là Al qui se barre, et me laisse tout seul, à l'hôtel. Et cette nana, que j'avais connue l'année d'avant, qui se pointe et m'invite chez elle... A soixante miles de Copenhague. «Mais je prends un bateau demain !» je lui dis. «C'est pas grave, qu'elle me répond, tu prendras le suivant !» Alors j'ai eu comme une drôle de vibration et j'ai compris que c'était à ma vie qu'ils en voulaient. J'ai sauté dans un train avec ma valoche et j'ai foncé au port. Mais voilà que deux marioles montent juste derrière moi ! Habillés façon débonnaire, ni vu ni connu. Sauf qu'ils n'arrêtaient pas de me regarder, en se marrant. A chaque fois que je voulais aller au wagon-restaurant, ils se levaient pour me suivre, en rigolant. Une fois, il y en a un qui a même ouvert la porte et inspecté mon compartiment. J'avais de la bonne herbe avec moi, tu parles que je l'ai balancée vite fait par la vitre ! Et puis j'ai sorti ma lame, pur acier suédois, pour l'avoir toujours sous la main. Putain, j'étais pas tranquille... Eh bien figure-toi, arrivé à Bermerhaven, que sur le quai, voilà qu'ils deviennent tout liquides et hop ! ils se transforment en marins. Mais ils étaient pas des marins, tu vois ?
- Sunny, tu es sûr que...
- Et comment ! Parce que le coup d'après, je les ai vus traverser le quai pour sauter dans un autre train, qui repartait en sens inverse. Sauf qu'avant ils étaient petits et gros et que, ce coup-ci, ils étaient grands et maigres. C'est pas une preuve, ça ? Y'a que des agents secrets, pour des trucs comme ça ! Et c'est pas fini. A bord du bateau, au bout de quelques jours, il y a ce gars qui se pointe : «Vous savez ce qui est arrivé à bord du bateau qui est parti juste après nous ? Eh bien, ils sont pas loin d'être tous morts, mon pote.» Une épidémie de sclérose de la moelle épinière, ou un truc comme ça. Quelqu'un avait fait monter un type malade à bord. Ils avaient déjà évacué quatre morts par hélico. Putain, vous vous rendez compte, si j'étais allé chez cette nana ? C'est là que tu te dis que LeRoi Jones a raison et qu'ils sont prêts à tout pour te chercher des emmerdes. Sinon, pourquoi je serais videur, ici ?»
A la fin de la nouvelle, cette précision de l'auteur :
«PS : Tout ceci n'est que fiction, évidemment. Mais Don Ayler est bien allé au Pôle Nord en quête d'un engagement, Sunny Murray a bien cru être traqué par des hommes liquides, vers Bremerhaven, et c'est Albert Ayler qui m'a raconté ce soir où Miles Davis le kidnappa»