Bizarre...
Un matin de novembre 1970, le corps sans vie d'Albert Ayler, saxophoniste ténor fulgurant d'obédience free, fut repêché dans l'East River, à New-York. Les causes de sa mort ne furent jamais clairement établies. Accident ? Suicide ? Meurtre - l'hypothèse la plus plausible ? Quel en aurait été le mobile ?
Quelque vingt-cinq ans plus tard, parut dans la collection «Série Noire» des Éditions Gallimard un ouvrage intitulé «Les Treize Morts d'Albert Ayler» : quatorze nouvelles, écrites par autant d'auteurs, pour autant de scénarios possibles. Parmi ces auteurs, Michel Le Bris, auteur de la nouvelle intitulée «La Treizième Mort d'Albert Ayler». Extrait...
«- C'est quand les mecs sont devenus liquides que j'ai compris. Le FBI...
- Hein ?
- ... Enfin, la CIA, un truc comme ça. Et on les avait salement au cul...
- Liquides ?
- Comme je te dis, mon frère. Tout en marchant, comme ça... Pfffuitttt ! Plus qu'une flaque par terre. Et la seconde d'après ils avaient changé de fringues. De gueules aussi, d'ailleurs. Ni vu ni connu. Mais moi j'avais l'oeil...
- Bon Dieu j'ai le crâne qui ondule. Qu'est-ce que tu nous a encore foutu dans cette herbe ? Hé, mes frères, Sunny il nous paie...
- Déconnez pas, les gars, putain, j'ai pas une tune...
- Sunny ! Qu'est-ce que tu fous là ? Merde : videur ! Le plus grand batteur de New-York videur. Et dans une boîte de jazz !
- Putain ça fait bien trois mois que j'ai pas de job. Figure-toi que ça m'arrive, à moi aussi, d'avoir envie de manger. Mais pourquoi je me casserais le cul ? Cogner sur les crânes de fêlés comme vous, c'est moins compliqué. Et, bon Dieu, ça paie rudement mieux...
- Liquides, les gars ! Sunny, y dit que...
- Qu'est-ce que tu racontais ? T'as mangé des champignons verts ?
- Sérieux ! C'était en... 1964. Ouaip. Notre deuxième tournée en Europe. L'année d'avant, avec Cecil Taylor ça avait été OK. Mais là, avec Albert... J'ai tout de suite pigé qu'il y avait un truc pas clair. D'abord ce gars, au Café Montmartre, à Copenhague... Un barman. L'année d'avant, avec Cecil et Albert, il avait sauté par-dessus son bar en hurlant : «ARRÊTEZ CETTE FOUTUE MUSIQUE ! JE PEUX PAS SUPPORTER LA MUSIQUE !» Et tout d'un coup, là, Albert qui me dit : «Merde ! V'là le gars qui se repointe !» Mais il était soit-disant juste venu nous serrer la louche. «Vous m'avez libéré, les mecs !» qu'il répétait, en rigolant. Paraît qu'il venait de passer un an dans un asile. N'empêche : c'était louche !»
(à suivre...)