Happiness
Non, il n'y a pas que des CDs avec le trio de Ray Brown... euh, je veux dire, d'Oscar Peterson dans mes disques de chevet, quoi que vous puissiez croire... Mais... il y en a quand-même quelques-uns. Normal, non ?
Ajourd'hui, donc, penchons-nous sur le cas de l'excellent Oscar Peterson Trio + One - Clark Terry (EmArcy 818 840-2). Eussé-je possédé la version vinyl qu'elle serait usée et crachouillante depuis belle lurette. Surtout certaines plages, d'ailleurs. Les première, quatrième, dixième, deuxième, sixième, huitième, septième, troisième, cinquième et neuvième, essentiellement !
Bon. Un peu de sérieux, bien que ce CD soit d'une gaieté pas possible. D'ailleurs Ed, qui a pour habitude semble-t-il d'adapter ses dédicaces en fonction du CD dédicacé, ne s'y est pas trompé. Voyez plutôt :
Mais, comment aurait-il pu en être autrement avec ce diable de Clark Terry, dont même la trompette semble laisser échapper un éclat de rire, de temps en temps ? Si je puis me permettre d'émettre une opinion personnelle (je vais me gêner, tiens), j'ai toujours trouvé que Clark était un peu sous-estimé. Moi, je le classe sans problème parmi les cinq plus grands trompettistes de zazz, tous styles confondus...
C'est simple : il n'y a rien à jeter, sur ce CD. Tout est bon. Même les deux petites notes à moitié ratées par Captain Ray (le doigt a bien failli passer à côté de la corde...) derrière Oscar Peterson, pendant le solo férocement swinguant qui suit l'exposé en stop-chorus de «Brotherhood of Man». Une plage de folie ! Comme l'est «Jim», en un sens. Pas que le tempo soit ébouriffant, loin de là. Mais Clark Terry s'y livre à l'une de ses occupations favorites : la chase avec lui-même, bugle dans une main, trompette dans l'autre, et voyez comment le tandem rythmique Brown/Thigpen, déjà superlativement stimulant derrière Oscar pour l'exposé, passe en quelque sorte la vitesse supérieure quand Clark fait son entrée. Il suffit de trois fois rien : d'appuyer les notes de basse un poil plus, de passer de la caisse claire aux cymbales... et le tour est joué !
Retour au tempo rapide pour «Blues for Smedley», et boulot pas possible de Gentleman Ed. Un festival de pêches, de breaks, qui génèrent un swing proprement incroyable... une interaction de tous les instants, aussi. Puis, vient «Roundalay». J'ai un gros faible pour cette plage, essentiellement pour la performance de Captain Ray, pour la façon dont il dialogue avec Clark lors de l'exposé, pour sa walking-bass impeccable sur les passages sans piano, pour sa façon d'inverser les accords aussi, d'insister sur la septième, pour la façon dont il passe sans heurts du tempo vaguement latinoïde (avec chouette travail de percussions de Gentleman Ed) à un quatre/quatre fougueux derrière Oscar...
Mais Oscar Peterson Trio + One - Clark Terry, c'est aussi «Mumbles». Le tube de l'album, à l'époque. Clark s'y fait chanteur, à sa façon si particulière : il marmonne («mumbles») une suite de syllabes qui ne veulent rien dire mais n'en sont pas moins, paradoxalement, chargées de sens, bien que la chose soit moins immédiatement perceptible sur cette plage que sur le «Incoherent Blues» qui conclut ce CD - scène de ménage sans paroles entre Madame et Monsieur !
Un rapide «Mack the Knife» plus loin (Clark y est merveilleux de vivacité, à la trompette), vient le nostalgique «They Didn't Believe Me». Bugle moelleux, balais attentifs, piano introspectif, basse majestueuse : le bonheur à l'état pur. Du bonheur encore avec le vif «Squeaky's Blues» : intro en duo trompette/contrebasse, entrée du piano et de la batterie (un mot ici sur la prise de son, spectaculaire : Gentleman Ed dans l'oreille gauche, Captain Ray dans la droite, et Clark et Oscar au milieu...), et encore une montée en puissance assez extraordinaire au cours du solo de piano, et un boulot phénoménal d'Ed Thigpen. Rien d'étonnant à ce qu'Oscar, dans les notes de livret, se soit dit à l'époque «fier de faire partie d'une telle section rythmique»...
Retour au tempo lent pour un «I Want a Little Girl» bluesy à souhait. Clark y est au bugle, pour un solo merveilleusement construit. Voir surtout sa seconde intervention, après le solo tout en retenue d'Oscar, comment il part du registre grave de l'instrument pour monter, par degrés, jusqu'à quelques «cris» d'une belle expressivité.
Quant à «Incoherent Blues», déjà évoqué plus haut, peut-être cette plage peut-elle être considérée comme anecdotique en regard de l'ensemble du CD, mais elle est aussi, et surtout, d'une musicalité sans faille !
Oscar Peterson Trio + One - Clark Terry : le CD à écouter en cas de petit passage à vide. Il vous regonfle à bloc en un rien de temps ! Et, s'il n'est toujours pas remboursé par la Sécu, il a au moins l'avantage de ne pas provoquer d'effets secondaires indésirables... sinon peut-être une légère tendance à bondir par la suite sur tout CD de Clark Terry qui se trouve à votre portée...
«Brotherhood of Man» - Clark Terry (tp) Oscar Peterson (p) Ray Brown (b) Ed Thigpen (d) - Enregistré le 17 août 1964 à New-York.