Le Bon, la Brute et le Truand
Je m'étais pourtant promis de ne pas marcher sur les plates-bandes de Pascal... De ne parler que de ceux parmi mes disques de chevet qui ne sont pas (encore) considérés comme des incontournables...
Mais, voilà. D'abord, il y avait un certain temps que je ne l'avais pas écouté, celui-là. Et puis, il m'a semblé parfait pour m'aider à me réveiller, doucement, tout doucement. Enfin, il rassemble quand-même trois géants du ténor, un trompettiste majuscule, un pianiste singulier, un guitariste qui, à mon humble avis, mériterait qu'on s'intéresse un peu plus à lui, un maître de la contrebasse et un batteur de légende. Rien que ça.
«In a Mellow Tone» : vingt minutes de bonheur. D'abord, il y a un solo énorme de «Captain» Ray Brown ; ensuite, deux chorus délicieux de Jimmy Jones - toucher de cristal, dissonances élégantes et swing en filigrane. Les Spann prend le relais : la construction de son solo (single notes pour commencer, un passage en octaves et quelques accords plaqués pour finir) vous rappelle Wes Montgomery ? Normal ; si l'on en croit la légende, Wes lui a piqué le truc... Mais voilà que les souffleurs entrent en scène : Budd Johnson, carré ; Roy Eldridge, en sous-régime : la braise sous les cendres, ça peut s'enflammer à n'importe quel moment ! Coleman Hawkins, impérieux, impérial : poussez-vous, j'arrive ! Et vous allez voir de quel bois je me chauffe ! Mais le Haricot est tombé sur un client, en ce 9 avril 1959... Parce que Ben Webster n'est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds... Papa Jo Jones les sépare : on ne sait jamais. Mais voilà la Brute qui rentre, timide comme à son habitude... Attendez, je jette un oeil, histoire de voir ce qu'il se passe là-dedans... Je pose quelques notes... Rien n'explose... C'est bon, je peux y aller. Avec une rythmique comme ça, de toute façon, qu'est-ce que je risque ? Pousse-toi, Jimmy ; que je voie ce qu'ils ont dans le ventre ; si ils me suivent... au quart de tour, ils réagissent. C'est bien. Et cette façon qu'a Captain Ray d'inverser ses accords, la septième d'abord, puis la tonique, la tierce et la quinte... Décidément, on est bien, ici. Je resterais bien encore un peu... ah, c'est déjà fini ? Okay, okay ! Retour au thème... Quoi, déjà vingt minutes qu'on est là ? Pas possible...
On repart ? Pas de problème. Chaud bouillant, que je suis. Prêt à tout, même à faire voler une grille de blues en éclats ! D'abord, c'est moi qui l'ai écrit. «De-Dar», j'ai appelé ça. Mais je passerai en dernier. Voyons ce que font les autres... Mais c'est que Petit Jazz s'est réveillé, depuis tout-à-l'heure ! Et Papa Jo te case de ces pêches... Le Haricot, en comparaison, est bien timide... Comme pris par surprise... A peine le temps d'arriver jusqu'au micro... Allez, Papa Jo. Prends tes douze mesures et admire l'artiste. Du velours. Et puis, un p'tit coup de growl, histoire de mettre tout le monde d'accord. Enfin, zut : c'est ma séance. Ben Webster and Associates, ça va s'appeler.
«Young Bean». Encore un truc que j'ai écrit, histoire de faire plaisir au Haricot. Bon, d'accord, ça ressemble terriblement à «De-Dar». Encore un blues, encore un up-tempo. Mais qu'est-ce que vous voulez, je me sens bien, moi, là-dessus. Tout le monde se sent bien, d'ailleurs. Y'a qu'à écouter comment Little Jazz déboule, juste après Budd ! Hawk n'est pas mal non plus... mais moi, j'ai cette façon de construire mes solos... D'accord, c'est un peu théâtral : j'arrive, l'air de rien, et puis je monte en puissance, jusqu'au paroxysme... Et que j'aime ces quelques mesures de piano évanescentes qui précèdent le retour au thème !
Mais, faudrait pas oublier que je suis un as de la ballade, aussi. Tiens. «Time after Time». De quoi mettre tout le monde d'accord. Asseyez-vous dans un coin et admirez l'artiste ! C'est pas beau, ça ? Mes effets de souffle ? Mes phrases en spirale ? Je vous le dis : les filles, elles vont craquer.
Qu'est-ce qu'il y a, Budd ? Tu es jaloux ? Faut pas. Tiens, je t'ai écrit un blues médium, juste pour toi. D'ailleurs, je l'ai appelé «Budd Johnson», pour que tout le monde comprenne que tu es un grand, tout comme nous. Même si c'est le Haricot qui prend les trois premiers chorus. J'aime cette façon que tu as de traîner un peu en arrière du temps, sur ce genre de tempo ; ton discours bien découpé, que Les ponctue de quelques accords. Mais laisses-en un peu aux autres. A Petit Jazz, déjà. Les fait sonner les octaves, le Captain appuie ses notes juste un peu plus, Papa Jo multiplie les rimshots... mais Roy a décidé de garder son calme. J'en ferai autant. C'est la fin de la séance, on a fait du bon boulot, pas le moment de se fâcher.
Allez, les mecs. Match nul. Personne ne perd, personne ne gagne. Enfin, à la réflexion, si. Il y a bien un gagnant : le jazz.
«De-Dar» - Roy Eldridge (tp) Budd Johnson, Coleman Hawking, Ben Webster (ts) Jimmy Jones (p) Les Spann (g) Ray Brown (b) Jo Jones (d) - Enregistré le 9 avril 1959 à New-York.