Byard by us
Remarquez, je ne sais pas si j'aurais dû... parce qu'après tout, si Christian a donné le nom du leader, il l'avait fait précéder d'un péremptoire «Bon c'est pas». Mais comme sa première phrase était «Ah cette façon tranquille de jouer le blues en accords...» De toute façon, comme il fut le seul participant actif, toute réclamation sera rejetée avec la vigueur qui s'impose.
C'était donc bien Jaki Byard et son July in Paris (Jazz Friends Productions JFP003), enregistré, voyez-vous ça, à Paris en juillet -- juillet 1998 plus précisément, c'est-à-dire quelques mois seulement avant sa disparition.
Tiens, j'en profite pour faire un coucou à Alain Dupuy-Raufaste, le fondateur de ce petit label hélas disparu depuis (c'est qu'on en a vécu, des choses ensemble on the road !), aussi à Simon Derasse, «notre» ingé son, qui a fait partie de cette si belle aventure, et à Marc Mesplié, auteur de la splendide photo qui orne le digipack -- et des autres aussi d'ailleurs, mais celle-là, je l'adore. Marc dont le site, je le rappelle, est dans mes liens de droite (clic pour découvrir son calendrier 2007, qui risque fort de transformer ces Messieurs en loups à la Tex Avery...).
Aux côtés de Jaki, Ralph Hamperian et Richard Allen. Peu connus disais-je, bien que compagnons du pianiste depuis déjà un bout de temps, à l'époque. Hamperian, après un passage éclair au sein du grand orchestre de Charli Persip, intègre les Apollo Stompers (le big band dirigé par Jaki) au début des années 80. Il y sera rejoint peu après par Allen, ancien condisciple à la Manhattan School of Music de Ron Carter, Herbie Hancock, Donald Byrd et quelques autres. Pourtant, Jaki n'enregistrera qu'une seule fois en trio avec eux, en 1988, l'album «Foolin' Myself».
Faut-il présenter le leader ? En quelques mots, alors. Pianiste ô combien singulier, homme de tradition et d'avant-garde tout à la fois, compagnon tout désigné donc pour un Mingus, un Roland Kirk, un Dolphy, un Booker Ervin, comme lui musiciens aventuriers qui jamais n'oublièrent leurs racines. Pianiste... mais aussi saxophoniste (c'est au saxophone qu'il fit partie de l'orchestre d'Herb Pomeroy, entre 1952 et 1955), trompettiste, bassiste, violoniste, tromboniste, guitariste et batteur ; sans oublier le compositeur, l'arrangeur, l'enseignant aussi. Et tiens donc, qui compta parmi ses élèves ? Un certain Ricky Ford, comme lui originaire de Boston, Massachusetts, comme lui ancien compagnon de route de Mingus. Depuis, Ricky s'est installé à Paris... il était donc logique qu'il vienne zébrer de quelques fulgurances les deux dernières plages de ce July in Paris -- son «Mimi», et le long medley qui réunit «Round Midnight», «Well You Needn't», «Stages» et «My Mother's Eyes».
Alors, bien sûr, tout n'est pas parfait, sur ce CD. Normal, c'est du live sans filet, et c'est là tout ce qui fait son charme. Il y a même un petit énervement de Jaki, priant l'un des auditeurs présents ce soir là au Duc des Lombards de «shut up». Et surtout ses indications, très audibles, à l'adresse de ses sidemen : comme si vous étiez sur scène, à leurs côtés. Pas qu'ils aient besoin d'être orientés, d'ailleurs. Pour reprendre l'axiome déjà évoqué dans la précédente chronique (je me répète, d'accord, mais il est tellement juste !), «a band that plays together plays together». Vous pensez bien qu'en pas loin de vingt ans, ces trois-là avaient appris à se connaître sur le bout des doigts. Voyez plutôt comment ils négocient le changement de tempo et les modulations de «After the Sun Disappears / Xalithen Rose», en écoute ci-dessous... et que je n'ai pas pu m'empêcher de faire suivre de «C'est Si Bon», anecdotique peut-être, mais tellement frais et spontané.
Sinon, il y a là aussi un «So What» ébouriffant que Jaki drape de quelques arpèges chatoyantes, introduit par un long «Lonely Woman» en basse solo (pas toujours très juste, l'ami Hamperian, mais il lui sera beaucoup pardonné pour la perfection de son accompagnement tout au long du CD), une longue et splendide version de «The High and the Mighty» et l'intriguant «Nostradamus» -- piano, basse à l'archet à la tierce inférieure et les mailloches légères de Richard Allen, l'un de ces batteurs qui font véritablement respirer la musique.
July in Paris... pas le plus connu des enregistrements de Jaki Byard, pas le plus indispensable non plus, mais très probablement son dernier. Le 11 février 1999, il fut retrouvé mort dans l'appartement new-yorkais qu'il partageait avec ses deux filles, blessé par balle à la tête. S'il est à peu près certain que Jaki est mort à cause d'une bête histoire de drogue -- son fils était junkie --, le meurtrier, pour autant que je sache, court toujours...
Rest in peace, Mr. Byard.
«After the Sun Disappears / Xalithen Rose» - Jaki Byard (p), Ralph Hamperian (b), Richard Allen (dm) - Enregistré en public au «Duc des Lombards», Paris, les 24 & 25 juillet 1998.
«C'est Si Bon» - idem.
PS : je sors donc de sa boîte le lien fourni par Christian : pour le solo de Jaki Byard avec Mingus en 1964 sur «Fables of Faubus», c'est ici. Plus de sept minutes de grand, de très grand Jaki Byard : un régal.
