Like Sonny
Tiens, c'est amusant, ces petites notes (à l'envers, ce qui me choque toujours un peu) qui batifolent dans les vagues me rappellent quelque chose... les ai déjà vues quelque part, moi...Bon. D'abord, une salve de clap-claps enthousiastes à l'adresse de Christian qui, armé du nom du seul bassiste («Mais bon des contrebassistes qui ont passé 4 ans avec Monk, il n'y en a pas 5 ! Ensuite, dès que tu as un musicien, le reste revient assez vite....», qu'il dit !!!), a trouvé la réponse avec une facilité déconcertante. Plus fort que les Men In Black tous mis ensemble, Christian. Je sens qu'il va falloir faire dans l'obscur pressé à 20 exemplaires pour arriver à le piéger...
Que dire sur Sonny Criss ? Pour moi, cet homme-ci a toujours été une énigme. Scandaleusement sous-estimé, d'abord, à tel point qu'il reçut en 1968 (il avait quand-même la quarantaine, et vingt années de carrière derrière lui) le Down Beat award du «musicien méritant une plus grande reconnaissance». Joli parcours, pourtant. En 1946, il est aux côtés de Howard McGhee, puis Billy Eckstine ; en 1948, il est membre du JATP. En 1955, de l'orchestre de Stan Kenton, et de celui de Buddy Rich trois ans plus tard. Au cours des années soixante, il enregistre essentiellement sous son nom, consacrant en parallèle une partie de son temps à l'enseignement et à la réinsertion des jeunes délinquants. En 1977, on le retouve aux côté de Dizzy, au Monterey Jazz Festival. Quelques mois plus tard, le 20 novembre plus précisément, il met fin à ses jours. Pour quelle raison ? Je l'ignore.
Une énigme... oui. Un style unique. De Charlie Parker, il a la fluidité ; de Willie Smith, voire parfois même Tab Smith, le tranchant ; de Benny Carter, l'élégance mélodique ; et de Johnny Hodges, la sonorité moelleuse et cette façon d'attaquer la note par dessous. Autant de composants qui parfois se mêlent, parfois se succèdent au sein d'un même solo. Un solo de Sonny Criss, c'est un voyage à travers une infinité de paysages sonores, d'émotions. Il y a en particulier ce «Tin Tin Deo», sur l'album «Saturday Morning» (Xanadu, 1975)...
Mais venons-en à Crisscraft (32Jazz 32049) et son si joli boîtier. Pour l'occasion, Sonny Criss a emprunté la rythmique de l'époque de Harry «Sweets» Edison (parce que «the band that plays together plays together», vieil axiome toujours valable) : le pianiste Dolo Coker, scandaleusement sous-estimé lui aussi, malgré un jeu pétillant, teinté des influences de Earl Hines ou Ahmad Jamal bien plus que de celles des pianistes du bebop mainstream : voir le double slide très «Fatha» et les ponctuations de la main gauche, tout ce qu'il y a de plus jamaliennes, qui émaillent son solo sur «Isle of Celia». A la guitare, justement, un ancien sideman d'Ahmad, Ray Crawford -- et ancien saxophoniste, d'où peut-être ce phrasé toujours très aéré. A la basse, donc, le solidissime Larry Gales, partenaire d'élection de Thelonious de 1965 à 1969. Et à la batterie, Jimmie Smith, carré sans jamais être rigide... «He'll swing us to death», pour reprendre les mots de Criss. Dommage que la prise de son très années 70 lui donne cette sonorité mate typique des enregistrements de l'époque...
Alors. La plage de l'album, c'est sans doute cette «Isle of Celia» dédiée à la femme d'Horace Tapscott, en écoute ces derniers jours... Il y a aussi là entre autres un «This Is for Benny» en 6/8 où Criss est impressionnant de vivacité (Ornette Coleman l'appelait «the fastest man alive» -- peut-être bien avec raison)... mais la plage en écoute sera une ballade. Parce que le style de Criss y est plus singulier encore peut-être (Bob Porter, dans les notes d'origine, évoque «the strange ghetto mixture of machismo and vulnerability that has always marked Sonny's ballads»), aussi parce que le thème est splendide. Normal, c'est du Benny Carter !
«Blues in My Heart» - Sonny Criss (as), Dolo Coker (p), Ray Crawford (g), Larry Gales (b), Jimmie Smith (dm) - Enregistré le 24 février 1975 à Hollywood.
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