Master of Jazz !
Il est des musiciens tellement discrets qu'on aurait presque tendance à les oublier... Teddy Wilson est de ceux-ci. Et pourtant, quel merveilleux pianiste ! Une élégance incomparable, une musicalité de tous les instants, un swing délicat mais omniprésent... Et une petite marque de fabrique qui en fait un pianiste immédiatement reconnaissable : ces dixièmes plaquées d'une main gauche tout à la fois subtile et autoritaire...
Voyez plutôt sa carte de visite : en 1933, alors qu'il a tout juste vingt-et-un ans, il fait partie de l'orchestre de Benny Carter ; l'année suivante, on le retrouve aux côtés de Red Norvo. A partir de 1935, le voilà leader de quelques petites formations où l'on retrouve la fine fleur des musiciens de l'époque (Barney Bigard, Buck Clayton, Lester Young, Cozy Cole, Freddie Greene... et j'en passe !), formations qui gravent quelques dizaines de faces en compagnie de Billie Holiday... Entre 1936 et 1939, il est le pianiste de Benny Goodman -- et vous devinez sans peine les mésaventures plus ou moins humiliantes qui découleront de ce nouveau poste. Pensez donc ! Un musicien noir dans un orchestre de Blancs !!! Quel scandale...
Ensuite ? Eh bien, ensuite, le raffiné Monsieur Wilson poursuivra son petit bonhomme de chemin, insensible aux modes et aux bouleversements stylistiques... Jusqu'à sa disparition, en 1986, il enregistrera beaucoup, bien sûr. Aux États-Unis, et en Europe ; à Copenhague plus précisément, pour le CD qui nous intéresse.
Masters of Jazz Volume 11 (Storyville STCD4111) regroupe douze plages gravées lors de deux séances danoises, qui ont lieu à douze années d'intervalles. En 1968, Teddy s'est adjoint les services de deux musiciens du cru : le batteur Bjarne Rostvold, et l'immense contrebassiste Niels-Henning Ørsted Pedersen ; seulement vingt-quatre ans, mais déjà une carrière impressionnante. En 1980, son bassiste a nom Jesper Lundgaard et son batteur, Ed Thigpen -- souvenez-vous : ce merveilleux gentleman aux yeux bleus est Danois d'adoption depuis déjà quelques années.
Et entre les deux séances, mon cœur balance... D'un côté, le son énorme de NHØP... Oui, mais Bjarne Rostvold est parfois, comme je le disais, un poil trop carré (voir notre «Quinze», alias «When You're Smiling»)... Tandis que Mr. Taste ! Il est magnifique de délicatesse, de pertinence, de musicalité aussi... et Jesper Lundgaard n'est pas un mauvais bassiste, loin de là... un tantinet plus limité en solo que NHØP, bien sûr, ce qui, vue la stature du Viking, n'est pas rédhibitoire, bien loin de là ! Et comment voulez-vous que je résiste à ce «plan» tout droit venu du Maître, Captain Ray en personne, sur «St. Louis Blues» ?
Loin des orages et des querelles stylistiques... Teddy Wilson, une oasis de fraîcheur... Mais, méfiez-vous : sous ses airs de ne pas y toucher, cet homme-là produisait un swing féroce... Cliquez, et voyez plutôt !
«Keeping Out of Mischief Now» - Teddy Wilson (p) Jesper Lundgaard (b) Ed Thigpen (dm) - Enregistré à Copenhague le 15 juin 1980.
