Captain Ray
Par quel bout le prendre, ce CD ? Je ne vais quand-même pas vous faire la bio de Ray Brown, il y en aurait pour des heures... mais peut-être quelques jalons ne seront-ils pas inutiles. Naissance le 13 octobre 1926, grands débuts à vingt ans aux côtés de Diz et Bird sur la Côte Ouest -- et quand Dizzy formera son big-band, il sera de l'aventure, jusqu'en 1948. Cette même année, il épouse Ella Fitzgerald et intègre l'équipe du JATP, dont il fera partie dix-huit années durant, aux côtés bien sûr d'Oscar Peterson, dont il sera le bassiste de 1951 à 1966...
Ensuite, vient la période californienne. Captain Ray travaille pour la télé et le cinéma, enregistre énormément en free-lance, crée en 1974 le L.A. Four avec le guitariste brésilien Laurindo Almeida, devient directeur musical du Festival de Monterey en 1976 et 1977... au cours des vingt-cinq années qui suivront, il se produira, et enregistrera intensivement à la tête de ses propres formations, côtoyant tant ses vieux complices Monty Alexander, Gene Harris et Milt Jackson que la jeune génération : Russell Malone, Benny Green, Gregory Hutchinson, Joshua Redman, Roy Hargrove...
Pour le jeu, écoutez plutôt. Cet homme-là avait tout. Un son énorme, un drive ébouriffant, une maîtrise sans faille des harmoniques, un tempo d'acier... Pas étonnant qu'il ait joué avec tout le monde, d'Armstrong à Duke en passant par Basie, Bird, Lester Young, et même, paraît-il, Art Tatum, Erroll Garner et Ornette Coleman (sans que subsiste, hélas, la moindre trace enregistrée de ces rencontres au sommet). Parce que, même s'il reste comme le contrebassiste mainstream/bop par excellence, Captain Ray savait aussi prendre quelques libertés avec le tempo et les harmonies (voir «Alexander's Ragtime Band», aux côtés de Monty Alexander et Shelly Manne, et certaine vidéo d'un concert en compagnie de Bobby Hutcherson, Niel Lan Doky et Billy Hart...).
Il y a sur Don't Get Sassy (Telarc CD-83368) une ambiance particulière, générée par la présence dans le studio d'une poignée d'invités choisis par chacun des membres du trio : amis, parents, notables de Los Angeles. Et dans cette ambiance, la musique gorgée de swing du trio peut s'épanouir à loisir. Écoutez plutôt Benny Green, ce jeu tout droit venu d'Oscar Peterson, cette tendance à traîner un peu en arrière du temps qui ajoute encore à la dynamique élastique de la formation... Le long solo du Captain sur «Brown's New Blues»... La délicatesse de cette belle relecture du «Everything I Love» de Cole Porter, le «Ellington Medley» pêchu qui referme le CD, ce «When You Go» dansant, aux accents latins, signé Ray Brown, avec un beau travail aux balais de Jeff Hamilton... Ce «Kelly's Blues» décoiffant, en écoute ces derniers jours...
Et écoutez aussi les relances d'anthologie de Jeff Hamilton sur le thème-titre, et tout de suite ! Vous m'en direz des nouvelles...
«Don't Get Sassy» - Benny Green (p) Ray Brown (b) Jeff Hamilton (dm) - Enregistré les 21 et 22 avril 1994 à West Hollywood, Californie.