Pas seulement pour les danseurs !
Rayon grands orchestres swing, il y eut Count Basie, Duke Ellington... et Jimmie Lunceford. Et quelques autres sans doute, mais un peu de partialité ne nuit point, et puisque l'orchestre de Jimmie Lunceford est celui qui nous occupe aujourd'hui, oublions temporairement les autres...
Il était une fois, donc, un certain James Melvin Lunceford, saxophoniste de son état, qui devint enseignant à la Manassas High School de Memphis, où il forma en 1926 un orchestre avec ses élèves : les «Chickasaw Syncopators». Petit orchestre devint grand, notamment avec l'arrivée d'une poignée de solistes de talent, et l'orchestre, qui avait abandonné son appellation d'origine pour devenir le Jimmie Lunceford Orchestra, fut choisi pour remplacer celui de Cab Calloway au Cotton Club de Harlem en 1934.
Mais... Jimmie Lunceford avait un gros défaut. Il était radin, mais radin... ! A tel point que ses solistes principaux le quittèrent, l'un après l'autre... et il n'eut plus d'autre solution que de lâcher sa baguette de chef d'orchestre pour reprendre son saxophone et venir étoffer une section d'anches bien déplumée, en 1942.
Lunceford mourut en 1947, à l'âge de 45 ans. L'orchestre lui survécut quelques années, sous la direction de Joe Thomas et Edwin Wilcox d'abord, puis de Wilcox seul.
Voilà pour l'histoire... pas bien gaie, n'est-ce pas ? Alors que la musique... la musique ! Jusqu'en 1939, cet orchestre-là fut tout simplement l'un des meilleurs. Tout y était : des solistes d'exception, pour commencer. A la trompette, Eddie Tompkins, Paul Webster (un spécialiste des incursions dans le registre aigu de l'instrument), Sy Oliver, homme aux multiples talents. Au trombone, l'ineffable Trummy Young, soliste et vocaliste du joli «Margie» que vous avez pu apprécier, mais aussi le vigoureux Russell Bowles. Rayon anches, on trouvait Willie Smith, altiste au son tellement tranchant qu'il ne pouvait prendre que le lead de la section : eut-il été dans la masse que tout en eut été déséquilibré ! Le ténor Joe Thomas, membre de l'orchestre de 1933 à 1948, fidèle parmi les fidèles...
Tout ce petit monde s'ébattait sur des arrangements merveilleux de swing et d'inventivité, signés pour la plupart de Sy Oliver qui, plutôt que de faire s'opposer les sections, les faisait plutôt fonctionner ensemble, en chant - contrechant : vous avez aimé l'arrangement de «Margie» ? Remerciez Sy Oliver ! Et écoutez donc «Ain't She Sweet?», qui présente une autre spécialité de l'orchestre de Jimmie Lunceford : le trio vocal, composé ici de Trummy Young, Willie Smith et Sy Oliver himself ; quand je vous disais que cet homme-là avait tous les talents (et une fort jolie moustache)...
Mais... minute... c'est que j'ai oublié l'essentiel. Ce fameux two-beat tellement apprécié des danseurs de l'époque, assuré avec quel talent par une section rythmique hors-pair : Edwin Wilcox au piano, Al Norris à la guitare, Moses Allen à la basse et le merveilleux Jimmy Crawford à la batterie. Pas étonnant que le slogan du Jimmie Lunceford Orchestra (et l'un de ses titres les plus fameux) ait été «Rhythm Is Our Business»... Le rythme, pas de doute, c'était leur affaire...
Faire son choix parmi les CDs aujourd'hui consacré à Jimmie Lunceford n'est pas facile... An Introduction to Jimmie Lunceford - His Best Recordings 1934-1942 (Best of Jazz 4002) est un excellent point de départ, qui a l'avantage de faire l'impasse sur les plages où sévissent les incontournables crooners que tout orchestre se devait de sortir du placard de temps à autre (ou presque... il y a quand-même ici une intervention assez insupportable de Dan Grissom, lequel aurait mieux fait de continuer à souffler dans son alto et de laisser le micro tranquille). Il faut bien avouer aussi qu'après 1942 et le départ de Sy Oliver, Willie Smith et Trummy Young, la belle machine ne tournait plus aussi rond... pas fous, les compilateurs de service (où l'on relève les noms de Preston Love, altiste de talent, et de Kurt Mohr, éminence grise du jazz) se sont donc concentrés sur cette période-ci.
Un regret, cependant. Que cette compilation ait laissé de côté les plages antérieures à 1934, et surtout ce merveilleux «In Dat Mornin'» de 1930, l'un des rares «preachin' blues» qui aient été capturés sur bande... Et c'est quoi, un «preachin' blues» ? Comment vous expliquer... C'est un morceau avec un arrière-plan musical et un vocaliste, au premier plan, qui parle au lieu de chanter. Moses Allen eut-il interprété «In Dat Mornin'» quelques décennies plus tard qu'on eut parlé non de «preachin' blues» mais... de rap.
«Ain't She Sweet» - Eddie Tompkins, Paul Webster (tp) Sy Oliver (tp, vcl, arr) Elmer Crumbley, Russell Bowles (tb) Trummy Young (tb, vcl) Willie Smith (cl, as, vcl) Ted Buckner (as) Joe Thomas (cl, ts) Earl Carruthers (cl, bar) Edwin Wilcox (p) Al Norris (g) Moses Allen (b) Jimmy Crawford (d) - Enregistré le 5 novembre 1937 à Los Angeles.