Trio / Solo

Publié le par Lady D.

   A priori, voilà encore une rencontre qui, sur le papier, peut sembler improbable. Pensez donc : un pianiste qui débuta dans les années vingt, au sein des orchestres d'Erskine Tate, Louis Armstrong et Jimmie Noone. Un contrebassiste fantasque, compagnon quelques années plus tôt de Jaki Byard, Booker Ervin, Roland Kirk ou Eric Dolphy. Et, enfin, celui qui restera dans la mémoire collective du jazz comme le batteur de John Coltrane.
   Je ne sais pas qui y a pensé, mais... il a eu une sacrément bonne idée. Parce que les sept plages en trio du double CD paru sous le titre de Spontaneous Explorations (Red Baron J2K 57331) sont tout bonnement extraordinaires. Il faut dire qu'Earl Hines a toujours été un pianiste d'avant-garde, à sa façon. Ruptures, brusques jaillissements, ponctuations inattendues à la main gauche, avec une vélocité toute tatumesque, une inventivité harmonique de tous les instants... C'est tout naturellement que son jeu se marie avec celui de Richard Davis, ce merveilleux caméléon de la contrebasse qui, ici trouve le juste milieu entre la sage walking-bass qu'il assurait souvent à l'époque au sein de quelque orchestre de studio et ses explorations harmoniques aux côtés d'un Roland Kirk ou d'un Dolphy... Un mot sur Elvin Jones, enfin ; indéniablement assagi, il ne fait guère que garder le tempo, dans la grande tradition des batteurs swing de la première époque... Un Elvin comme vous ne l'avez jamais entendu, en somme, mais immédiatement reconnaissable à l'énergie, la fougue, la puissance incroyables qu'il met dans chaque coup de baguette.
   S'il ne fallait retenir qu'un seul morceau de cette séance, je choisirais sans hésiter «The Stanley Steamer», blues en mineur qui donna naissance à l'anecdote suivante, relatée par Stanley Dance dans le texte de livret.
   «Il restait assez de temps pour un dernier morceau ; c'était le moment de jouer un blues, mais il fallait auparavant respecter un petit rituel :
   «Un blues ?» fit Earl Hines, avec un certain dégoût. «Un blues, c'est jamais qu'un blues. Je ne me suis jamais considéré comme un musicien de blues. «St. Louis» n'était qu'un accident.» Il finit par accorder, avec réticence : «Bon, d'accord ! Un blues rapide.» C'est ainsi que fut crée «A Stanley Steamer», en une seule prise.»
   Qu'est-ce que ce morceau peut bien avoir de si extraordinaire ? Eh bien, d'abord, c'est la plage la plus longue du CD : 8 minutes, alors qu'aucune des six autres plages n'excède les 4 minutes. Autant dire que Fatha peut s'accorder le luxe d'un solo au long cours, sur l'autoroute rythmique tracée sous ses doigts par Elvin et Professor Richard. Encore une fois, la fougue à demi-rentrée d'Elvin est pour beaucoup dans la montée en tension progressive du solo, mais que dire de la ligne de basse de Richard Davis ? De l'interaction de tous les instants qui prévaut entre lui et le pianiste ? L'échange d'idées est permanent, entre ces deux-là, et Professor Richard me semble, sur cette plage, basculer vers son côté plus fantasque, plus inattendu - comme Earl Hines, il
est un adepte des ruptures de rythme et des explorations harmoniques, et il s'en donne à coeur joie, sur cette plage. Un mot sur son solo : un bijou de swing et d'inventivité, bien sûr, et quelques unissons qui me laissent sans voix... Procédé magique et rarement utilisé : la même note jouée en même temps sur deux cordes différentes. L'effet est superbe...
   Un mot, aussi sur «Save it, Pretty Mama», pris ici sur un tempo latin jazz - les premières prises ayant été trop conventionnelles au goût de Fatha ; sur le charmant «Dream of You», l'un des plus jolis morceaux du répertoire luncefordien, qu'Earl joue ici pour la première fois - avec un plaisir évident ; sur «Smoke Rings», aussi, l'un des incontournables de l'époque, sa ligne de basse audacieuse et les balais caressants d'Elvin...

   Deux ans plus tôt, soit en 1964, Earl Hines avait gravé - avec, déjà, le magicien Rudy Van Gelder aux manettes - neuf plages en solo, à sa façon si personnelle, c'est-à-dire sans la moindre préparation. Ainsi de «Fatha's Blues» : dans la voiture qui le menait au studio, quelqu'un suggéra un blues à trois tempos. Une fois au piano, Fatha tira quelques bouffées sur son cigare... et la première prise fut la bonne. Ainsi de «Undecided», dont la variété d'atmosphères, pour reprendre les termes de Stanley Dance, peut laisser penser qu'il a été préparé avec le plus grand soin alors qu'il s'agit d'une interprétation tout ce qu'il y a de plus spontané.
   Je vous avouerai (mais, vous l'avez sans doute deviné) que j'écoute ce CD-ci moins souvent que l'autre (vous aurez sans doute aussi deviné pourquoi, d'ailleurs). Mais je n'en suis pas moins épatée, à chaque écoute, par la force rythmique de la main gauche d'Earl Hines... laquelle peut aussi, à l'occasion, se montrer assez agile pour prendre le relais de la droite ((voir «I Found a New Baby», entre autres). Par ces éclaboussures inattendues, par cette inspiration apparemment sans limites... et par ce que j'appelle le «double slide» tellement caractéristique du jeu de Fatha : quand les deux mains glissent ensemble sur les touches, à quelques notes d'intervalle... Mais il ne faudrait pas que les acrobaties de ce merveilleux équilibriste du clavier fassent oublier la qualité mélodique de son jeu : voyez plutôt «A Sunday Kind of Love», «Jim» ou «Black Coffee»...

   Mais quand-même, quand-même... Voilà un CD que je déconseille au pianiste débutant et impressionnable !

 

 

«A Stanley Steamer» - Earl Hines (p) Richard Davis (b) Elvin Jones (d) - Enregistré le 17 janvier 1966 à New-York.

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Publié dans disques de chevet

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Commenter cet article
P
Stanley Dance évoque la coiffure d'Earl Hines dans le livret??? Héhé, bah il a de l'humour lui... Bah ouai Lady... j'étais resté sur notre conversation héhéhé y a des malententus rigolos...
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L
C'est pas parce que j'ai mis le pilote automatique qu'il faut que tu m'enduises avec de l'erreur, hein ! Je crois que je t'ai laissé un mot chez toi au sujet de la réponse de Rich Clements... ou j'ai rêvé ? J'ai demandé à Bill Mays, aussi. On verra bien. POur Leary, je sais pas... il peut savoir...Ceci dit, c'est vrai que Professor Richard manie assez bien la langue de bois, par moments...
P
La langue de bois fait beaucoup de mal à ce métier!!! Espérons que tes autres sources seront plus fiables... tiens un babayaga....
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L
Je suis ma propre source (à moins que Stanley Dance dise la même chose dans le livret, et Stanley Dance il sait de quoi il parle) !!!! Un maître du vieux swing et deux révolutionnaires des années 60 ensemble, quand-même !!! On te dit ça comme ça, ça fait bizarre !!! Comme Willie "The Lion" Smith avec Sunny Murray... pouf-pouf, mauvais exemple, ça s'est produit... Quand Sun-Sun débutait... Bon, alors, un Armstrong avec Sun-Sun et... et... et un bassiste ???Un babayaga ? Attrape-le vite !
B
je ne connais pas, mais quand je vois écrit Elvin Jones quelques part je me dis que c'est du bon. (l'image de Coltrane plane encore c'est vrai, mais au-delà de ça c'est quand même un batteur impressionant et inspiré)..<br /> Pour le reste, à découvrir. mais c'est souvent dans les rencontres les plus improbables que résident la surprises de taille....
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L
Même s'il n'est peut-être pas le Elvin qu'on a l'habitude d'entendre, c'est du tout bon !!!Il n'y a que sur le papier que cette rencontre-ci était improbable, question de différence de générations. Sur le plan stylistique, elle était évidente, ou peut-être que je ferais mieux d'aller me coucher ?
P
Moi y a que Emmanuel Bex que je croise à la bib... bon, je suis pas sûr qu'il puisse faire grand chose pour nous
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L
Tu peux toujours lui demander !<br /> Professor Richard ne sait pas... J'attends deux autres réponses, en espérant avoir plus de chance !
P
Carrément oui!
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L
Comme je ne peux absolument pas garantir qu'il fournira une réponse, je vais fouiner dans mon carnet d'adresses... James Leary saura peut-être...Bon. Courage, lançons-nous !