Domo arigato !
Pour paraphraser H.L. Mencken, polémiste américain de génie (c'est-à-dire, doté d'une mauvaise foi et d'un cynisme inébranlables), il est à peu près aussi raisonnable pour un Japonais de chanter le blues que pour un Italien de jouer au base-ball.
Mais, au diable les préjugés : laissez-moi vous présenter aujourd'hui Seiji Yugushi, dit «Wabi», né à Osaka en 1966 qui, à l'âge de vingt ans, acheta, juste comme ça, un disque de Howlin' Wolf. La révélation fut immédiate ; Wabi-San avait trouvé sa voie. Il décida de devenir bluesman, et ressortit illico acheter... un harmonica (je brode peut-être un peu, mais je vous jure que, pour l'essentiel, l'histoire est vraie). Mais notre ami éprouva, semble-t-il, quelques difficultés à trouver des partenaires convenables au Japon ; aussi s'envola-t-il, un beau jour de 1989, de son Japon natal pour se poser quelques heures plus tard, devinez où ? Gagné : à Chicago.
Douze ans plus tard, notre ami Wabi entre en studio. A ses côtés, les guitaristes Yoshiyuki Mizuno, Minoru Maruyama et Tadao Hosonuma, le contrebassiste Hiroshi Eguchi et un vétéran de la scène blues de Chicago, Peter Cushing. Le résultat paraîtra quelques mois plus tard sous étiquette Asian Improv Records, un label qui se consacre habituellement aux musiques d'avant-garde - mais, quoi de plus avant-gardiste, en un sens, qu'un bluesman japonais ?
Que penser, donc de The Best Things in Life Are Still Made by Hand ? Du bien, grosso modo. Beaucoup de bien, même. Bien sûr, certains critiques ont attiré l'attention sur le zeste d'accent japonais qui teinte encore l'anglais de Wabi (parce qu'il chante, aussi)... mais nous ne serons pas aussi difficiles. Je vous l'accorde : Wabi n'est pas Howlin' Wolf, ni John Lee Hooker. Peut-être sa voix est-elle trop claire, peut-être qu'elle manque de profondeur, de grain. Mais il y a un petit côté lazy bien agréable. A l'harmonica, il se situe dans la grande tradition d'un Junior Wells ou d'un Little Walter - il y a pire, comme références -, bien que le même critique note, non sans raison, que les débuts de ses solos sont un peu hachés et hésitants ; mais, une fois lancé, il s'impose comme un harmoniciste plus qu'honorable (... oups... pas fait exprès...) ; et, sur tempo lent, personnellement, je le trouve assez merveilleux (voir «Last Night»). D'ailleurs, n'est-il pas le premier, et probablement le seul, harmoniciste japonais sponsorisé par Hohner ? La rythmique, bien emmenée par Peter Cushing, assure sans faille, il y a aussi quelques bons solos de guitare... Je n'en dirai pas plus, étant assez ignare en matière de blues, ça m'évitera d'écrire des bêtises... Vous n'avez qu'à écouter vous-mêmes...
Un mot sur le son, délicieusement antique : il semble que Wabi ait voulu recréer la sonorité des enregistrements blues en mono parus dans les années 50 chez Delmark et Chess. Et, ma foi, il a eu une excellente idée.
«Last Night» - Seiji «Wabi» Yuguchi (hca, vcl) Minoru Maruyama, Tadao Hosonuma (g) Hiroshi Egichi (b) Steve Cushing (d) - Enregistré le 5 ou 12 mars ou 25 novembre 2000 à Chicago.