Duke with a difference
Le monde du jazz fêta en 1999 le centenaire de la naissance de Duke Ellington, par une flopée d'hommages qui vinrent à point contrer une tentative de fossilisation de Duke, orchestrée en cette occasion par une poignée de zozos - en gros, cet aréopage de sentencieux (mieux connus sous l'appellation d'«Anonymes Associés») avaient affirmé que la musique de Duke ne pouvait être jouée que par lui-même, et que toute autre interprétation ne pourrait que dénaturer l'essence profonde de sa musique. Vous avouerez qu'il fallait le faire, quand-même.
A mes yeux, et surtout à mes oreilles, l'un des hommages les plus intéressants fut initié par l'Asian American Jazz Orchestra d'Anthony Brown. Je vous l'accorde ; le concept de base n'avait rien de révolutionnaire : il s'agissait de recréer dans son intégralité l'une des suites co-écrites par Ellington et Billy Strayhorn. Mais... ce n'est pas par hasard que le choix de Brown se porta sur la Far East Suite, cette peinture musicale en dix tableaux des pays traversés par l'orchestre au cours de ses deux visites en Orient. En 1963 : Syrie, Jordanie, Iran, Afghanistan, Inde, Sri Lanka... ; Japon en 1964.
Première particularité, donc, de cette Far East Suite (Asian Improv Records AIR 0053) : elle est interprétée par des musiciens qui sont pour la plupart originaires des pays mis en musique par Ellington et Strayhorn ; seconde particularité, qui découle directement de la première : la présence occasionnelle d'instruments traditionnels orientaux (harmonica chinois, flûtes en bambou, trompette à anche, percussions diverses).
Mais attendez, il y a mieux. Les arrangements. Ils ont la couleur des arrangements de Duke, mais ce ne sont pas ceux de Duke. Les dix pièces ont été entièrement réorchestrées par Anthony Brown, qui a réussi là un véritable tour de force. Pour schématiser, la plupart des morceaux s'ouvrent sur une fidèle recréation de l'univers ellingtonien avant que l'orchestre et les solistes s'engagent dans une voie plus personnelle. Ainsi Francis Wong, après l'exposé au ney, développe-t-il un discours sinueux à la Paul Gonsalves sur «Tourist Point of View» avant de s'envoler pour des régions plus free, ainsi Melecio Magdaluyo, sur l'exposé d'un «Isfahan» étiré, est-il d'un moelleux que n'aurait pas renié Johnny Hodges, avant d'emprunter lui aussi un chemin plus personnel.
Autres bons moments : le dialogue sur «Bluebird of Delhi» entre Qi Chao Liu (au dizi, la flûte en bambou) et Jim Norton, d'une pureté toute hamiltonienne à la clarinette ; le court «Mount Harissa (Prelude)», qui marie trompettes avec sourdine et harmonicas chinois ; chacune des interventions du pianiste Jon Jang, ici ellingtonien en diable (voir «Depk» et «Mount Harissa», sur lequel Hafez Mordizadeh marche sur les traces de Gonsalves) et ce solo de Magdaluyo, impérial au baryton sur «Agra»...
«La musique de Duke Ellington ne peut être jouée que par lui-même», qu'ils disaient. Engoncés dans leurs principes, les Anonymes Associés auront donc fait l'impasse sur ce merveilleux CD. Tant pis pour eux : ils se seront privés d'un grand moment de bonheur !
«Amad» - Anthony's Brown Asian American Orchestra : John Worley, Louis Fasman (tp, bugle) Qi Chao Liu (hca chinois, tp à anche, fl en bambous) Wayne Wallace, Dave Martell (tb) Melecio Magdaluyo (as, bar) Hafez Mordizadeh (ts, as, alto-cl, fl perse, instr à anche double, perc) Jim Norton (cl, as, bar, basson, piccolo) Francis Wong (ts, fl, cl) Jon Jang (p) Mark Izu (b, hca chinois) Anthony Brown (d, perc) - Solistes : Hafez Mordizadeh (karna), Dave Martell (tb), John Worley (tp), Anthony Brown (d) - Enregistré les 30 mars et 1 avril 1999 à Richmond, Californie.