Champagne !
Parce qu'il faut bien, de temps en temps, présenter l'artiste, du moins lorsqu'une présentation est essentielle à la compréhension de l'essence de sa musique, penchons-nous quelques instants sur le cas Monty Alexander. Né à Kingston, Jamaïque, en juin 1944, il commence par s'intéresser aux musiques «locales» avant d'entendre, à l'âge de quatorze ans, Louis Armstrong et Nat King Cole. C'est décidé, Monty sera pianiste de jazz ! En 1961, le voilà aux États-Unis... Il accompagne Frank Sinatra, joue aux côtés de Milt Jackson et Ray Brown et devient, dans les années 70, un artiste phare du label Concord.
Voilà pourquoi, sans doute, le jazz et les musiques Caraïbes se marient-ils aussi bien dans le jeu de Monty. C'est de l'authentique. Du vrai, du vécu. Côté jazz, il y a plus qu'une trace d'Oscar Peterson dans son pianisme : le même swing dévastateur, la même façon d'aller droit au but sans s'embarrasser de fioritures. D'ailleurs, il a beaucoup enregistré avec Herb Ellis, Captain Ray Brown et Ed Thigpen, tout trois compagnons historiques d'Oscar dans les années 50 et 60. Ajoutez-y un rayon du soleil jamaïcain, une pointe de reggae, secouez bien... et vous obtenez une musique pétillante, bourrée de swing, qui vous monte à la tête en un rien de temps. Le piano de Monty, c'est du piano-champagne !
Island Grooves (Concord CCD2-4940-2) regroupe deux albums gravés par Monty en 1980 («Ivory & Steel») et 1988 («Jamboree»). J'avoue sans honte un faible pour le premier, pour tout un tas de raisons : à commencer par la présence à la basse de Gerald «J.J.» Wiggins, digne héritier de Captain Ray par sa sonorité énorme et sa façon de poser ses notes un peu en avant du temps (le jazz, c'est comme les voitures : il y a des tractions avant et des tractions arrière. Captain Ray et J.J. entraînent tout leur petit monde à leur suite ; à l'inverse, un Cecil McBee ferme la marche, s'assurant que personne ne traîne en route). A la batterie, Frank Gant assure sans faillir, secondé par le merveilleux percussionniste Robert Thomas Jr., qui ajoute sa pointe de shuffle. Othello Molineaux enfin, légende vivante des steel drums, navigue avec bonheur entre musique «typique» («Happy Lypso», «Montevideo») et bop cent pour cent pur sucre. Je pense en particulier à ce «S.K.J.» de folie, où J.J. est brownien en diable - et écoutez comment Monty rebondit sur la fin du solo d'Othello, ce passage en block chords pêchus aussi, juste avant le solo de J.J. qui amène une chase endiablée entre le piano, les steel drums et le tandem Thomas / Gant (avec walking bass efficace de J.J.). Un «That's the Way it Is» très laid back plus tard (en duo piano / steel drums), voilà «Work Song», que Monty amène par quelques mesures de boogie. Boogie encore dans son solo, en tête-à-tête avec Robert Thomas Jr., avant le retour de la rythmique... le retour, ou plutôt l'irruption ! La façon qu'a J.J. de débouler sur cette plage... et il remet ça, vers la fin, sur le vamp...
(note à l'attention de Belette : dans quelques jours, un article sur un bouquin qui t'aidera à décrypter tous ces mots ô combien hermétiques...)
Généralement, je suis tellement assommée par ce «Work Song» que c'est à peine si j'entends le medley «Impressions / So What» qui suit... pourtant, il est dans la même veine, avec une ligne de basse explosive et encore quelques phrases très bop de steel drums... je ne reviens à moi que pour ce délicieux «Stella by Starlight», exposé par Monty et Othello avec un lyrisme de bon aloi avant l'entrée de la rythmique - c'est qu'il y a là encore quelques notes de basse qui m'émoustillent les tympans !
Et «Jamboree», me demanderez-vous ? Avec un peu plus de couleurs caraïbes et un peu moins de jazz (ce n'est pas pour rien qu'il est paru à l'origine dans la collection «Picante» de Concord), j'avouerai qu'il sort rarement de son boîtier... Aux côtés de Monty (qui se fait chanteur sur quelques plages), Len «Boogsie» Sharpe seconde Othello Molineaux, Marshall Wood et Marvin «Smitty» Smith remplacent Wiggins et Gant, Bernard Montgomery ajoute quelques lignes de basse électrique çà et là - et Robert Thomas Jr. est toujours fidèle au poste. J'ai tout de même un faible pour «You Can See» et «Think Twice», un original de Monty basé sur «Love for Sale», qui alternent beats jazz et jamaïcain, pour cette jolie relecture de «No Woman no Cry» aussi, et pour cette version dansante d'une chanson traditionnelle jamaïcaine, «Linstead Market» (avec vocaux de Monty).
Moi je vous le dis : rien de tel qu'une heure avec Monty pour commencer la journée dans la joie et la bonne humeur. D'ailleurs, je crois bien que je vais reprendre un petit verre d'«Ivory & Steel», et pas plus tard que maintenant... Vous m'excuserez...
«Work Song» - Monty Alexander (p) Othello Molineaux (steel d) Gerald Wiggins (b) Frank Gant (d) Robert Thomas, Jr. (perc) - Enregistré en mars 1980 à New-York.