Un air de famille...
Est-ce la faute de Freddy s'il porte le même nom que son frère ? Si, comme lui, il est doté d'une voix magnifique, souple et chaude, merveilleusement expressive et sensuelle ? Si...
Mais non. Arrêtons-là les comparaisons. D'ailleurs, Freddy Cole l'a proclamé lui-même, par le biais du titre de l'un de ses albums, paru dans les années 80 : «It's not my Brother, it's Me»... assertion où l'auto-dérision m'a toujours semblée teintée d'un peu plus qu'une pointe d'irritation...
Freddy Cole, donc, est «le frère de». Probablement étouffé par la parenté avec ce monstre de la musique populaire américaine (sans que l'expression soit péjorative : le jazz a longtemps été la musique populaire américaine, ou l'a fortement influencée), il a attendu la fin des années 70 pour commencer à enregistrer. Et puis, dans les années 90, il s'est mis à sortir CD sur CD : «A Circle of Love» ; «Always» ; «Love Makes the Changes» ; et enfin, le CD qui nous occupe aujourd'hui, à savoir «Merry-Go-Round».
Deux, trois choses à savoir sur Freddy Cole : d'abord, l'homme n'est pas de ceux qui piochent dans le répertoire des grands-standards-déjà-entendus-cent-fois. Hormis «I Remember You» et «Smoke Gets in Your Eyes», il n'y a sur «Merry-Go-Round» que des thèmes (trop) rarement joués. Aussi, il sait s'entourer, d'accompagnateurs qui partagent son élégance musicale et son amour pour les belles mélodies. Déjà, Cedar Walton, l'un des derniers grands stylistes du piano ; rien que pour ses quelques notes d'intro à «Watching You, Watching Me» et ses contrechants sur «Through a Long and Sleepless Night», je n'échangerais pas cet unique CD-là contre l'intégrale de Lester, et pourtant, Dieu sait que je l'aime, le Président ! Eric Alexander, aussi, l'un des meilleurs ténors du moment. Lew Soloff ; Steve Davis ; Lou Marini, délicieux à la flûte ; Jerry Byrd ; Gary Smulyan, dont le jeu de baryton étoffe les ensembles (point de solo, hélas...). Rayon contrebasse, rien moins que l'incomparable George Mraz... mais j'avoue un petit faible pour Herman Burney, qui le remplace sur quelques plages : voilà un bassiste comme je les adore, gros son boisé à souhait, jeu élastique, genre trampoline, sur lequel le soliste rebondit pour atteindre des sommets de swing («Take a Little Time to Smile»)... Quelques mots aussi pour Curtis Boyd, batteur sensible et discret, habile manieur de cymbales et grand pourvoyeur de pêches placées au centième de seconde...
Et Freddy Cole himself, dans tout ça ? Comme son grand frère, il est tout sauf un crooner. Normal, il est aussi instrumentiste : pianiste... quelle surprise ! Et, bien sûr, excellent pianiste. Son solo taquin sur le «You're Sensational» de Cole Porter est un petit bijou de swing et d'humour.
Tout sauf un crooner, disais-je... et en écrivant ces mots, j'imagine ce qu'un Al Hibbler, un Billy Eckstine ou un Earl Coleman auraient bien pu faire de «It's Impossible», superlative torch song que la plupart des arrangeurs auraient habillée d'un drapé de cordes... «Can the ocean keep from rushing to the shore / It's impossible / If I had you, could I ever want for more / It's just impossible / And tomorrow, should you ask me for the world / Somehow I'd get it / I would sell my very soul / And not regret it / For to live without your love is just impossible»... J'imagine l'ample vibrato, les sanglots dans la voix... Autant de choses auxquelles je suis allergique, sauf dans les cas d'urgence ! Le sentimentalisme exacerbé me donne des frissons... d'horreur !
Alors que ce thème, par Freddy Cole, me donne des frissons... de bonheur.
Et à vous ?
«You're Sensational» - Freddy Cole (vcl, p) Lew Soloff (tp) Steve Davis (tb) Lou Marini (as, alto-fl) Eric Alexander (ts) Gary Smulyan (bar) Jerry Byrd (g) Herman Burney (b) Curtis Boyd (d) - Enregistré les 8 et 9 septembre 1999 à New-York.