Tears for Andrew (Première partie)
Qu'importe qu'Andrew Hill soit né le 30 juin 1931 à Chicago, et non en 1937 à Haïti, comme on l'a si longtemps cru (il semble que ce soit Andrew lui-même qui ait répandu la rumeur). Même si la légende en prend un petit coup. En 1953, quand il accompagne Charlie Parker, de passage au Greystone Ballroom de Chicago, il a 22 ans, et non 16. Neuf ans de piano derrière lui, et non trois. Des expériences quand-même que l'on devine marquantes… Andrew m'a appelé pour un engagement ; je devais avoir 19 ans. Le gig commençait à 21 heures. Vers 4 heures du matin, j'ai demandé à Andrew : «Jusqu'à quelle heure on joue ?» Il m'a répondu : «Jusqu'à ce qu'ils nous disent de partir.» Ils, c'était la mafia. J'étais un peu énervé. J'ai attendu qu'Andrew et les types de la mafia ne fassent pas attention à moi pour ramasser ma basse et son étui et partir.
(Richard Davis, contrebassiste, mai 2007)
(Richard Davis, contrebassiste, mai 2007)
Chicago, années cinquante. Un chaudron en perpétuelle ébullition. Il y a là une flopée de jeunes musiciens, élèves pour la plupart du légendaire Captain Walter Dyett, qui enseigne à la DuSable High School. Andrew s'aguerrit à leurs côtés : Gene Ammons, Johnny Griffin, Richard Davis donc, Von Freeman… aux côtés aussi des artistes de passage : Miles Davis, Roy Eldridge, Howard McGhee…
Premier enregistrement en 1954, sous la direction du contrebassiste Dave Shipp. L'année suivante, Andrew enregistre enfin en leader. «So in Love with the Sound of Andrew Hill».
Quelques années en demi-teinte, sans évènement marquant, puis la rencontre avec Roland Kirk, en 1962, à Los Angeles. L'année suivante, il enregistre sous la direction de Joe Henderson («Our Thing») pour Blue Note. Alfred Lion ne le laissera pas repartir. Six ans de contrat chez Blue Note, une poignée d'albums majuscules… «Point of Departure», «Judgment», «Smokestack» et, en sideman, «Dialogue» (avec Bobby Hutcherson), «Involution» (avec Sam Rivers)…
Point of Departure
(Blue Note, 1964)
(Blue Note, 1964)
Ce qui est frappant - et qui est la marque des grands maîtres - c'est la magnifique cohésion qu'il y a entre sa manière d'écrire et son jeu de soliste et d'accompagnateur.
(Laurent Coq, pianiste, mai 2007)
(Laurent Coq, pianiste, mai 2007)
Cinq originaux d'Andrew Hill, taillés sur mesure pour son pianisme singulier donc. A ses côtés, quelques autres solistes aventuriers : Kenny Dorham, Joe Henderson et Eric Dolphy, portés, emportés par le drumming tellurique de Tony Williams et la contrebasse audacieuse de Richard Davis, l'un des compagnons d'élection d'Andrew. Il y a quelque chose d'hypnotique dans cette musique, dans les brusques sauts de registre de Dolphy («New Monastery»), dans la sécheresse des accords plaqués par le pianiste derrière Henderson («Spectrum», qui s'apparente, par sa construction, plus à une suite qu'à un morceau d'un seul tenant), dans les brisures rythmiques de «Flight 19», dans les volutes qui s'élèvent de la clarinette basse de Dolphy sur le lent «Dedication», dans ces ensembles qui utilisent les codes de la New Thing… mais pas seulement. Andrew Hill était un musicien avec un vocabulaire qui n'appartenait qu'à lui. Sa musique était toujours très moderne, mais jamais laide. Malheureusement, pour trop de critiques, ce qui est moderne est forcément incompréhensible. Mais le modernisme d'Andrew Hill, toujours profondément enraciné dans le bop et dans le blues, était toujours exaltant, spectaculaire et imprévisible (…). Je regrette de ne jamais avoir travaillé avec lui. Il est l'un des plus grands visionnaires que la musique moderne ait connus
(Christian McBride, contrebassiste, mai 2007)
(... à suivre...)
Merci à Marc Mesplié de m'avoir permis d'utiliser quelques-unes de ses photos pour illustrer cet article... une visite à son site est toujours aussi fortement recommandée. Donc... clic, juste ici !
Et merci à Richard Davis, Laurent Coq, Alain Dupuy-Raufaste, Juan-Carlos Hernández, Richard Clements et Christian McBride pour leur collaboration et leur gentillesse.
(Christian McBride, contrebassiste, mai 2007)
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