La suite, c'est à New-York qu'il faut aller la découvrir. Lucky Strikes et sa pochette mythique, le soprano diaphane sur «In a Sentimental Mood», l'accompagnement attentif fourni par Hank Jones, Richard Davis et Connie Kay. Lucky Is Back!, avec Tommy Flanagan, l'autre grand styliste du piano de l'époque. Quelques faces avec Quincy Jones et l'un de ses big bands flamboyants. Happy Days Are Here Again… sans doute, les jours heureux qui le voient retrouver Lionel Hampton, mais surtout diriger ses propres formations, avec la crème des musiciens du moment, ceux avec lesquels il se sent le plus à l'aise. Un petit tour en Europe, encore, la rencontre avec Tete Montoliu, le retour aux États-Unis, Cedar Walton, Sam Jones, Louis Hayes, I Offer You, un poste d'enseignant à Dartmouth et à Yale…
Puis, le silence. Lucky disparaît de la scène jazz. On l'a vu en Espagne, en 1974. En 1981, le magazine Cadence le retrouve. Il vit en Georgie. Est-ce qu'il joue encore ? Il ne semble pas ; en tout cas, il n'en fait pas mention. Il revient sur les jours anciens, avec amertume. Rêve, sans grande conviction, d'un groupe qui comprendrait Tete Montoliu au piano et Aladar Pege à la basse. Mais l'homme sait que c'est impossible. Ceux qui se sont emparés de sa musique, ceux qui ont l'argent, ceux qui décident, qui tranchent, qui choisissent, lui ont enlevé toute illusion. Le jazz «est la seule contribution originale faite par l'Amérique aux arts. Ils ont fait de cette musique splendide un champ de bataille social, politique et racial, et ont même essayé de se l'approprier. Nous sommes hommes avant d'être artistes. On doit apprendre aux hommes à être humains. La musique est la voix de l'âme ; elle doit pouvoir pénétrer un cœur de pierre. Je serai heureux de contribuer, même à un degré infime, à pénétrer ce cœur de pierre. J'accueille chaque occasion d'utiliser mes talents de musicien pour rapprocher les hommes. Je pourrais même porter le groupe sur mon dos. C'est cet aspect spirituel qui est le plus important, dans la musique.»
Milt Jackson, le vieux pote, sent la détresse de Lucky. Il lui proposera d'enregistrer à nouveau. Une séance dont il serait le producteur, un producteur nominatif, mais que Lucky dirigerait, du début jusqu'à la fin, du choix des musiciens à la distribution. Lucky refusera… quelque chose est mort en lui. À nouveau, il s'éclipse. Où est-il ? En 1987, Kenny Washington le croise, à Seattle ; selon d'autres sources, il travaille, parfois, en tant que cheminot. Vers 1990, c'est Johnny Griffin qui le rencontrera, toujours à Seattle, un sac à dos sur les épaules.
Et puis, plus rien…



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