All the cats join in

Publié le par L.D.

Aujourd'hui, c'est rien moins qu'un festin, que je vous propose. Presque deux cents minutes de musique d'un seul coup, et encore, j'aurais sans doute pu faire plus. Vous me direz que j'aurais aussi pu faire moins, mais... non. Trop difficile de trancher, tellement difficile que je n'ai même pas essayé.

C'est la faute à Wilbur Dorsey Clayton, trompettiste de son état, mieux connu sous le surnom de Buck, qui mérite une belle place au panthéon du jazz pour toute une flopée de raisons. Pour son séjour chez Basie, entre 1937 et 1943, déjà. Tout ex-Basieite figure automatiquement au panthéon du truc qui swingue, c'est comme ça, c'est une loi universelle.

Avant d'aller plus loin, je vous dois un aveu : quand j'ai commencé à écrire cet article, je me suis rendu compte que je ne savais quasiment-rien sur la vie et la carrière de l'ami Buck. Donc, je suis partie à la pêche aux infos. Et j'en ai trouvé une, plutôt étonnante...

Au début des années 30, Buck Clayton (qui vient tout juste de fêter ses vingt ans, puisqu'il est né en 1911) se retrouve à la tête d'un orchestre qui s'appelle 14 Gentlemen from Harlem. Jusqu'ici, rien que de très normal. Mais, en 1934 (ou 1935, selon les sources), voilà Buck à Shanghai. Comment est-il arrivé là ? On n'en sait trop rien. D'aucuns disent qu'il a eu envie de respirer un air un peu moins chargé en racisme que celui de son pays natal. Si c'est le cas, il a mal choisi sa destination. C'est qu'il y a des marines américains, à Shanghai. Qui ne se privent pas de lui rappeler le pays. Buck se fait agresser à plusieurs reprises. A coups de briques, même. Heureusement, l'accueil que lui réservent les Chinois est tout autre. Il est respecté, apprécié, traité comme un véritable VIP. Parmi ses relations, rien moins que Song Meiling (l'épouse de Tchang Kaï-chek), une habituée du Canidrome, où Buck se produit en compagnie du pianiste Teddy Weatherford. Au sujet de cette période, Wikipedia m'apprend également que Buck est largement responsable du rapprochement entre la musique traditionnelle chinoise et les formes populaires de l'époque, le shidaiqu et le mandopop. Voilà un sujet que j'aurais bien creusé mais, si je me lance, cet article risque de toujours être dans les cartons l'année prochaine.

Buck rentre aux Etats-Unis en 1937. Entre deux gigs avec Basie, on le retrouve aux côtés de Lester Young et Billie Holiday, qui dit de lui qu'il est le plus beau gars qu'elle ait jamais vu. C'est que Buck, en plus d'être toujours tiré à quatre épingles, a des yeux d'une couleur surprenante, entre le bleu et le vert, qui lui vaudront le surnom de « Cat Eyes ».

 

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Refermons la rubrique « Potins » pour reprendre la carrière de Buck là nous où l'avons laissée: en 1943. Après Basie, vient le service militaire (ce qui ne l'empêche pas de continuer à jouer, entre autres auprès de Sy Oliver, autre chouette trompettiste élégantissime, à tous les points de vue). Ensuite, eh bien... Buck écrit des arrangements, pour Basie, Benny Goodman et Harry James. Enregistre à la tête de ses propres formations. Traverse l'Atlantique, à plusieurs reprises. En 1953, il tourne en Europe avec Mezz Mezzrow ; en 1958, il se produit à l'Exposition Universelle de Bruxelles, aux côtés de Sidney Bechet ; en 1964, c'est le Pacifique, qu'il traverse : sous la houlette d'Eddie Condon, le voilà au Japon, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

Et, au début des années 70, la pire tuile qui puisse arriver à un trompettiste lui tombe sur la tête. Opération de la lèvre. De 1972 à 1977, la trompette reste dans son étui. Il la ressort pour, entre autres, une tournée en Afrique. Mais, en 1979, la santé de Buck se dégrade, et la trompette retourne dans l'étui ; cette fois, elle y restera. Mais Buck n'abandonne pas la musique pour autant. Il enseigne au Hunter College. Et il compose, encore et encore. Jusqu'au 8 décembre 1991. Ce matin-là, il ne se réveille pas...

Ces quelques repères biographiques posés, venons-en à la musique. Là encore, j'ai découvert un truc en préparant cet article, et c'est que Buck Clayton est sacrément sous-estimé, ne serait-ce que par moi-même. Pourtant, pourtant ! Il a tout, et même plus. Une sonorité tour à tour éclatante et suave, un discours d'une élégance rare, d'une logique imparable, sans fioritures inutiles, sans esbroufe... Buck, c'est le trompettiste mainstream par excellence. Une évidence, en un sens. L'un de ces musiciens que l'on ne peut pas ne pas apprécier (et le premier qui me contredit, je le bannis à vie de ce blog !). Et le signataire, pour en venir enfin à ce qui nous intéresse aujourd'hui, de quatre séances qui figureraient obligatoirement dans la malle que j'emporterais sur mon île déserte (pas mal, pour un musicien que j'avoue sous-estimer).

Et là, je dis un grand merci au producteur John Hammond. Parce que c'est de lui qu'est venue l'idée d'inviter Buck à rassembler quelques copains et à jouer, jouer, sans s'occuper de déborder des sillons. Puisque le 33 tours existe, puisqu'on peut rentrer vingt minutes de musique sur une seule face, pourquoi se priver ? Alors, de décembre 1953 à mars 1956, Buck et ses comparses enregistrent une grosse trentaine de morceaux, dont la plus grande partie sera éditée sur quatre LPs Columbia intitulés How High the Fi, A Buck Clayton Jam Session, Jams Benny Goodman et All the Cats Join In. Durée des morceaux ? Entre six et  vingt-cinq minutes ! Autrement dit, une fois le thème exposé vite fait, c'est parti pour une succession de solos au long cours. Et quelques confrontations assez explosives, puisque Buck a eu l'excellente idée de mettre chaque instrument soliste, ou presque, en double exemplaire, histoire de faire naître chez ses compagnons l'envie d'en découdre en toute urbanité.

 

Bon. Puisque Deezer refuse catégoriquement de passer les morceaux dans l'ordre que je veux, je ne sais pas trop par quel bout prendre ce festin.Déjà, je ne vais pas vous faire le listing des musiciens présents sur chaque séance, parce que le but de cet article n'est pas de vous noyer sous les considérations discographiques (je le tiens néanmoins à disposition de qui n'en veut) et qu'en plus j'ai souvent un peu de mal à déterminer l'ordre des solos de trompette. Je préfère... tiens, vous parler de Lem Davis, ce singulier altiste qui oscille entre raffinement à la limite du maniérisme et passages growlés pleins de fougue (à entendre sur Lean Baby ou Christopher Columbus). Du pianiste Billy Kyle, essentiellement connu pour son appartenance aux formations de John Kirby (de 1938 à 1942) et, surtout, Louis Armstrong (de 1953 à 1966). Encore un musicien sous-estimé, à mon sens. Et pourtant, si l'on en croit Dizzy Gillespie, il serait une sorte de trait d'union entre Earl Hines et Bud Powell... et ici, il est merveilleux de swing et de finesse, sur Undecided, par exemple. Je préfère aussi vous parler de Coleman Hawkins, que l'on devine ravi de se mesurer à Julian Dash sur All the Cats Join In et After Hours... et tout aussi ravi de ne pas avoir d'adversaire direct sur Undecided ou Don't Be That Way. D'un autre pianiste, Sir Charles Thompson, que je range d'emblée dans la catégorie « grands stylistes », en compagnie de Hank Jones et Tommy Flanagan ; un pianiste à la Basie, élégant et parcimonieux (voir son solo sur Lean Baby ou son intro à Moten Swing), même s'il fut de l'aventure du bebop, dès les premières heures.

Et puis, j'ai envie de vous parler de Charlie Fowlkes, un ex pensionnaire de l'orchestre de Lionel Hampton, qui devait passer le plus clair de sa carrière auprès de Count Basie (de 1951 à 1969, et de nouveau de 1975 à 1980) ; il a suffi d'un seul solo (celui de Jumpin' at the Woodside peut-être, à moins que ce ne soit celui de Lean Baby... ou son dialogue avec l'élégantissime Lem Davis sur Undecided) pour que l'ami Charlie devienne illico mon saxophoniste baryton préféré — harmoniquement et mélodiquement parlant, il n'y a peut-être pas grand-chose, dans ses solos, si on les compare à ceux d'Harry Carney, LE baryton de référence de cette époque. Mais rythmiquement... !

Et puisqu'on parle de soliste pêchu, du genre qui décoiffe, comment ne pas consacrer quelques lignes au moins à Trummy Young ? Trummy, c'est mon tromboniste préféré, avec Al Grey et Vic Dickenson. Un ancien de chez Jimmie Lunceford qui allait côtoyer Billy Kyle au sein du All-Stars de Louis Armstrong, entre 1952 et 1964. Il est irrésistible, bien sûr. Sur Jumpin' at the Woodside, où il se lance dans une chase endiablée avec Urbie Green — qui, pour l'occasion, a jeté son classicisme de bon aloi aux orties. Sur How Hi the Fi, où le pianiste Jimmy Jones intervient, l'espace de quelques mesures, à la toute fin de son solo. La façon dont il déboule, tous muscles dehors, bousculant un Jimmy Jones plus éthéré que jamais, est jubilatoire !

Et puisque je parle de Jimmy Jones... il mérite, quelques lignes, lui aussi. J'ai une tendresse toute particulière pour ce pianiste-ci, dont le jeu ne fut jamais si bien décrit que par Jacques Réda : «Les notes s'espacent et ne font bientôt plus que suggérer. Cristallines, elles semblent flotter dans un brouillard et, peu à peu, s'éteindre comme les derniers sursauts d'une petite boîte à musique au ressort complètement détendu. » Jimmy Jones fut, une décennie durant, l'accompagnateur de Sarah Vaughan. Avant, il y avait eu des années de free-lance ; ensuite, une carrière essentiellement consacrée à l'arrangement, qui allait l'amener à travailler tant dans le domaine de la variété que dans celui du jazz. Jimmy Jones est un pianiste rare...

Voyons... de qui pourrais-je encore vous parler ? Du délicieux Papa Jo Jones, peut-être, puisque c'est lui qui tient les baguettes sur la quasi-totalité des morceaux ? Avec, cerise sur le gâteau, ses complices rythmiques de l'orchestre de Basie, version « grande époque » (si tant est que cet orchestre-ci ait connu autre chose que des grandes époques), à savoir Freddy Green et Walter Page, sur Moten Swing ou Robbins' Nest.

Je pourrais aussi vous parler de Joe Newman, ou de Tyree Glenn. De J.C. Higginbotham, ou d'Al Cohn. De Joe Thomas, ou de Woody Herman. Et de Buck Clayton, bien sûr. Mais j'en ai un peu marre, de parler. Et vous en avez sans doute tout autant marre de me lire. Donc... je vais me retirer, sur la pointe des pieds, et vous laisser cliquer... écouter et, j'espère, apprécier !

 

 

Publié dans disques de chevet

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Géant lunaire 25/10/2011 00:16



Je prends tout ! Et je relaye chez moi (ici pour être précis), en me gardant de sur-commenter : j'ai l'ignorance déférente. Respect, Lady Dom, et merci d'entretenir la flamme avec tant de légèreté... et de constance. Je ne
peux pas en dire autant, certes. Arriveder'cho ! GL



L.D. 27/10/2011 08:35



Je suis bavarde, hein ? Parfois je me dis que je pourrais juste coller un player et basta, mais... faut toujours que j'enrobe. Que je partage mes enthousiasmes et mes découvertes.
Merci à toi pour ton passage, qui me pousse à écrire un petit quelque chose sur l'un des musiciens les plus férocement swinguants que je connaisse — pile ce qu'il faut pour se réchauffer en cette
matinée grisounette et frisquette !



D@net 09/08/2011 13:07



Bonjour,


J'ai écouté, moi qui revient de NYC (en Mai) je ferme les yeux et je suis à l'Apollo Theater...


Merci de ton gentil message.


D@net.



gaston 05/08/2011 16:22



tu penses bien que j'ai ce disque , focément. BTW il faudra un jour que l'un d'entre nous se colle sur le poil de Julian Dash. J'avoue que, pour le moment, à part savoir qu'il existe c'est tout.
Pourtant on le croise régulièrement à cette époque. Je suis bien d'accord que Buck Clayton est encore un type très sous estimé. Je me demande si son passage en Europe, où il s'est un peu commis
avec des musiciens indignes parfois de son talent, ne l'a pas desservi. Bon Week end! 



L.D. 06/08/2011 08:06



J'en ai ressorti mon dico du jazz, celui commis par les 3 C, du coup. Où j'ai appris que Julian Dash avait passé l'essentiel de son temps chez Erskine Hawkins, ce qui est en soi une preuve de
goût.
Bref, y'a plus qu'à... héhé.
Si tu le sens, brûle-moi la politesse ! Moi, j'ai comme une envie de m'intéresser à Horace Parlan d'abord, et ensuite aux musiciens qui ont laissé quelques traces d'une activité dans le domaine
des arts plastiques. J'ai déjà Humair, Miles, Armstrong, Pee Wee et John Heard sur la liste, je devrais bien en trouver d'autres !
Bon week à toi aussi.