I remember Jay

Publié le par Lady D.

   «I elected to be different, to be strange. If you want to call it crazy, do it. It makes sense to me, though, 'cause I can go to the bank on it».

   Pas si fou que ça, Screamin' Jay Hawkins. Mais un sacré personnage, pour sûr, et une voix d'exception. A tel point qu'il aurait voulu marcher sur les traces de Paul Robeson et Enrico Caruso... Au lieu de quoi, on le retouve à 21 ans au sein des Rockin' Highlanders du guitariste Tiny Grimes. Jay porte le kilt, et deux petits bidons de lait Carnation accrochés au torse. Il chante «Mama You Treat Your Daughter Mean» tandis que les bidons remuent en tous sens. Ruth Brown vient le voir un jour et dit, «C'est le seul type (dans le texte : «the only bitch») qui chante ma chanson mieux que moi».

   La carrière de l'excentrique Monsieur Hawkins est lancée...

   On retrouve mine de rien sur Cow Fingers and Mosquitoe Pie (Epic/Legacy 471270 2), sélection de plages gravées en 1955 et 1957, quelques excellents jazzmen, tendance rhythm 'n' blues : les ténors Al Sears et Sam «The Man» Taylor, le pianiste Ernie Hayes, les guitaristes Kenny Burrell, Mickey Baker et Everett Barksdale, les contrebassistes Al Lucas et Lloyd Trotman, le batteur Panama Francis... mais leur présence reste anecdotique. Jay est la star de ces plages (noter cependant quelques bonnes interventions de ténor, non créditées malheureusement, sur «Orange Colored Sky» et «You Ain't Foolin' Me»), qu'il déboule sur ses propres blues décalés («I Put a Spell on You», «Yellow Coat», «Little Demon», «There's Something Wrong with You») ou livre ses versions très personnelles de quelques standards («I Love Paris», «Orange Colored Sky», «Temptation»).
   Faut-il rappeler ici dans quelles conditions fut enregistré le célébrissime «Spell» ? La version originale, gravée en 1949, était soft. Trop soft au goût du producteur Arnold Maxin, qui attendait une interprétation plus en accord avec l'esprit du morceau. Aussi transforma-t-il la séance d'enregistrement en pique-nique copieusement arrosé... à tel point que Jay, quand il entendit les bandes la semaine d'après, refusa tout d'abord de croire que c'était bien lui qui chantait. «J'ai essayé de reproduire cette façon de chanter. J'ai tordu la bouche dans tous les sens, mais il n'y avait pas moyen. Alors, j'ai fini par me verser un verre de J&B, et j'ai pu reproduire ce qu'il y avait sur le disque». Précision : la version intégrale fut interdite de diffusion sur les radios américaines, en raison essentiellement de sa coda aux accents... cannibales. Seconde précision : Jay chanta par la suite ce titre sans stimulants d'aucune sorte...

   J'écoute Cow Fingers and Mosquitoe Pie comme je regarderais un film comique. J'apprécie l'ensemble de la mise en scène en attendant le prochain gag... L'échange entre Jay et Arnold Maxin qui suit le faux départ de «You Ain't Foolin' Me» - Jay : «Howzat? Howzat?» Maxin : «Take two» Jay : «Thank you!». Le massacre méthodique de «You Made Me Love You», entrecoupé d'onomatopées de toutes sortes et cette phrase («You know I do») que Jay prononce d'une façon qui me rappelle furieusement Johnny Rotten... Les paroles surréalistes de «Yellow Coat» («What walks on two feet and looks like a goat? / That crazy Screamin' Jay in a bright yellow coat!») et de «There's Something Wrong with You» («Monkey toes and string beans / Rose baboon salad smothered with bubble-gum / Big barbecued gorilla ribs / A dish of cow fingers and mosquitoe pie»)... «I Love Paris», que Jay massacre avec enthousiasme, sur fond de choeurs et d'accordéon, après un début tout ce qu'il y a de plus sérieux («How about Africa? I saw a Mau-Mau kissing Santa Claus», allusion à la chanson de Noël «I Saw Mama Kissing Santa Claus» !)... Les bruitages très jungle qui égayent l'ensemble d'«Alligator Wine» (une recette de potion magique assez... répugnante)... L'échauffement vocal de Jay juste avant «Darling, Please Forgive Me» (précision : il était dans le couloir, à l'extérieur du studio, ce qui donne une idée de sa puissance vocale)... Une version irrésistible de «Take me Back to my Boots and Saddle», chanson de cow-boy parsemée de «Woo-ooh» sur lesquels Jay donne à fond dans le second degré, sur arrière-plan de choeurs merveilleusement ringards assurés par les Ray Charles Singers... Les onomatopées, encore, qui parsèment «Frenzy»...

   J'ai eu l'immense bonheur de croiser Jay, un jour. Il était inhabituellement calme... mais même calme, ce diable de Jay était un spectacle permanent. J'aurais tant aimé le revoir, mais la vie en a décidé autrement...
   «Quand je serai mort, je veux qu'on m'incinère et qu'on déverse mes cendres dans le vent. Elles rentreront dans les yeux des gens et les rendront tous fous», avait-il dit un jour.

   En tout cas, moi, le jour de sa mort, j'ai ressenti un immense vide ; comme tout ceux qui avaient eu la chance de croiser le chemin de ce grand bonhomme...

 

 

«Take me Back to my Boots and Saddle» - Screamin' Jay Hawkins (vcl) Mickey Baker (g) Ray Charles Singers (vcl) autres musiciens non identifiés - Enregistré en juillet 1957 à New-York. 

Publié dans disques de chevet

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michael 14/05/2006 09:23

Magnifique!

Lady D. 14/05/2006 09:31

Hi Michael,Thanks for the visit -- I would love to post comms on your site, but only 'bloggers' are allowed and I'm an 'other'!If you wish to expand on your 'magnifique', just do. If you don't wish to express yourself in French, just write in English! English comms are welcome on this page, as well as Spanish, Portuguese (hi Isabel), German, Dutch, Swahili and Chinese, although I can't promise that I will understand each and every word...C'est Pascal qui va être content !!!

Lucie 10/05/2006 20:07

Sympa de lire cette anecdote sur Jay ;-)
En ce moment j'écoute son morceau "Voodoo", superbe!