I've got a crush on Bill

Publié le par Lady D.

   J'aime les vocalistes «secondaires», ceux qui sont avant tout instrumentistes, des trompettistes essentiellement : Armstrong, Clark Terry, Ray Nance, Roy Eldridge ; mais aussi Trummy Young, Lester Young, Sammy Price ; Nat King Cole, qui ne chanta jamais mieux que lorsqu'il était pianiste. J'aime retrouver dans leur voix, dans leur phrasé, toutes les caractéristiques de leur jeu : l'humour de Clark, la rage de Roy, la fougue de Trummy, l'irréalité de Lester. Les purs chanteurs me barbent, à quelques exceptions près : Frederick Tuxx, Leon Thomas, Jimmy Rushing, Joe Lee Wilson... et Bill Henderson.

   Pour être honnête, si j'ai acheté Bill Henderson with the Oscar Peterson Trio (Verve 837 937-2) il y a une dizaine d'années, c'est essentiellement (voire uniquement) pour la présence de Ray Brown. J'y ai découvert un chanteur attachant, à la voix souple et expressive, légèrement voilée, au timing impeccable, un peu dans la lignée d'un Joe Williams. A la limite, je dirais que Bill Henderson n'est pas un chanteur (comme le sont Al Hibbler ou Billy Eckstine) ; il est un musicien dont l'instrument se trouve être la voix. Sur tempo rapide, il produit un swing dévastateur : voir «You Are my Sunshine», dans une version très gospel (Oscar y est, en contrechant, merveilleux de pertinence et de swing), «The Lamp Is Low», avec son intro «piquée» aux «Giant Steps» de Coltrane (et qu'il ponctue de quelques claquements de doigts, comme si Captain Ray et Gentlemen Ed ne swinguaient pas déjà assez !), la «Gravy Waltz» de Ray Brown (avec magistrale intro de basse et premier chorus en duo voix/basse), «A Lot of Living to Do» et son exposé très rythmique, «I See Your Face Before Me», «Baby Mine», vieux blues louisianais avec, encore, son exposé en duo voix/basse (en accords)...
   Autre bon point : Bill Henderson n'étant pas l'un de ces vocalistes dotés (affligés ?) d'un ample vibrato dégoulinant de pathos, ses ballades sont tout aussi éminemment écoutables. Ainsi de «Where Are You», «I've Got a Crush on You», «The Folks Who Live on the Hill» (oyez, oyez, l'intro toute en sensibilité d'Oscar et l'accompagnement à l'archet de Captain Ray), de ce «Charmaine» qui balance doucement (merveilleux travail aux balais de Gentleman Ed, comme de bien entendu, et encore une ligne de basse remarquable de délicatesse et d'inventivité). Autant de plages sur lesquelles, loin de se contenter de coller à la mélodie d'origine, il joue avec les harmonies comme le ferait un instrumentiste ; un saxophoniste, je dirais - et pourtant, j'ai beau lire et relire les notes de livret : si Bill Henderson fut aussi danseur (ce qui explique peut-être ce sens du rythme de tous les instants), jamais il ne joua d'aucun instrument... Un mot enfin sur sa maîtrise assez exceptionnelle des dynamiques, qui donne à chacune de ses interprétations un supplément d'âme...

   «Un chanteur attachant», écrivais-je tout-à-l'heure. Après avoir réécouté ce CD, je rectifie : Bill Henderson est bien plus que cela. Un grand, un très grand chanteur ; tout simplement.

 

 

«Baby Mine» - Bill Henderson (vcl) Oscar Peterson (p) Ray Brown (b) Ed Thigpen (d) - Enregistré le 16 février 1963.

Publié dans disques de chevet

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Lucie 05/05/2006 23:35

Ouais et des dents!

Lady D. 06/05/2006 08:32

Qu'est-ce que tu veux répondre à ça...Lucie !!! Tu peux pas parler de musique, un peu, non ???

Pascal 04/05/2006 09:56

c'est marrant ... j'ai mis beaucoup de temps à apprecier les chanteurs en jazz. Bien sûr il y avait des exception "Chet Baker sings" par exemple pour lequel j'ai eu un vrai coup de coeur instantané. Même dans le Newport de Count Basie les parties poutant excellentes de Jimmy Rushing ne font pas pour moi parti des temps fort de ce concert mémorable... J'ai tenté en vain à plusieus reprise d'accrocher à Kurt Elling ou Kevin Mahogany... même Jimmy Scott me laisse froid.
Par contre Roy Eldridge (cet enregistrement avec Gene Krupa et Anita O Day... miam miam) Nat King Cole bien sûr, Léon Thomas, Jimmy Rushing ou Joe Williams ont tout de même fini par me réconsilier avec le genre... mais ...

Lady D. 04/05/2006 10:23

Moi, je suis très bon public. Enfin, jusqu'à un certain point. Aucun préjugé d'aucune sorte, sur quelque instrument que ce soit. J'aime quand il y a du caractère, de la puissance. Je n'aime pas les voix trop propres, style Earl Coleman ou Al Hibbler (j'ai quand-même entr'entendu un jour un 'Do nothin' till you hear from me' avec Roland Kirk, sur lequel, si la voix était toujours aussi (trop) belle, l'interprétation était moins tout-bien-en-ordre-rien-qui-dépasse). Joe Williams, il m'a fallu du temps (because... prendre la suite de Rush, hein...). Chet... je sais pas trop. Mais, j'ai oublié Dizzy, dans l'histoire ! 'Ool-ya-koo', 'Swing low sweet Cadillac' !!! Et Lou Donaldson, il est pas craquant ?Et Lester... 'Two to Tango' sur l'album Verve de 52 (je crois) avec le trio d'Oscar...Jimmy Scott... J'admire la singularité, mais c'est tout.Et King Pleasure, quand-même ? Et Jon Hendricks ? Y'en a des bons, faut pas exagérer !!!(le Newport de Count, les moments forts c'est... Lester... Lester... et Lester...)

Lucie 02/05/2006 14:30

On dirait Ray Charles de tete!

Lady D. 03/05/2006 07:46

Tu dis ça à cause des lunettes...