Un OVNI

Publié le par Lady D.

   Très sincèrement, voilà un CD que je n'avais que modérément apprécié la première fois que je l'ai entendu, il y a plusieurs années... d'ailleurs, il ne me semble pas l'avoir réécouté depuis. Mais, alors que je réentends «Old Laces», la flûte gracieuse de Jerome Richardson, la contrebasse fantasque de «Professor» Richard Davis, la guitare limpide de Gene Bertoncini et le drumming précis de Grady Tate, je me dis qu'il est possible que j'aie raté quelque chose, à l'époque...

   Mais aussi, peut-être en espérais-je trop ; car, comment ne pas attendre monts et merveilles d'un album aussi mythique que The Dissection and Reconstruction of Music From the Past as Performed by the Inmates of Lalo Schifrin's Demented Ensemble as a Tribute to the Memory of the Marquis de Sade - plus connu sous le simple titre De Sade (Verve 314 537 751-2) ? C'est qu'il a fait du bruit, au moment de sa sortie, en 1966. Pour son illustration de pochette et son titre énigmatique essentiellement : pur coup de marketing en fait, directement inspiré d'une pièce qui rencontrait à l'époque un énorme succès, «The Persecution and Assassination of Jean-Paul Marat as Performed by the Inmates of the Asylum at Charenton Under the Direction of the Marquis de Sade» ! Musicalement, De Sade avait l'ambition de marier, de fusionner jazz et musique européenne... et n'y parvient pas trop mal, Lalo Schifrin étant un expert des deux styles. Alors, De Sade, un album third stream ? De l'avis de Lalo, non : «Pour moi, le problème avec le third stream, c'est qu'on entend un peu de Bach, puis un peu de jazz, puis un peu d'avant-garde. C'est presque comme un sandwiche. Toujours construit par strates. Dans ma musique, tout est fluide, organique.»

   J'avouerai donc, maintenant, un gros faible pour les plages en sextet : «Old Laces» (qui marie effectivement avec bonheur le phrasé et le tempo du jazz avec les harmonies spécifiques au baroque), «Versailles Promenade» et «Marquis de Sade» - Lalo délaissant le piano pour le clavecin, sur ces deux dernières plages -, peut-être parce que le swing y est plus direct, plus organique... peut-être aussi parce que «Professor» Richard, majestueux, que dis-je, impérial, y bénéficie de plus de liberté (en solo ET en accompagnement, les familiers de son oeuvre comprendront) que sur les pièces interprétées par les formations plus importantes.

   D'abord, un orchestre qui comprend quelques pointures (lesquelles ne s'expriment malheureusement pas en solo) : les trompettistes Jimmy Maxwell, Ernie Royal, Clark Terry et Snooky Young ; les trombonistes Urbie Green, J.J. Johnson et Kai Winding ; Richardson toujours, qui alterne entre flûte, flûte alto et sax ténor ; et toujours ce tandem rythmique d'exception : Richard Davis et Grady Tate. Mention spéciale pour «The Wig», que Lalo décrit ainsi : «J'essayais d'écrire une sonatine de facture classique tout en écoutant des enregistrements de Ramsey Lewis, des Rolling Stones et de Count Basie. Je dois admettre que le résultat final est assez choquant». Perdoname, Lalo... mais, quarante ans plus tard, il n'y a plus rien de choquant dans cette pièce bluesy, churchy à souhait... hormis peut-être son excellence ! Un mot aussi sur «Bossa Antique», basé sur un motif de basse cher à Carl Phillip Emmanuel Bach, relevé d'un tempo bossa : «Je suis à peu près sûr qu'il aurait écrit ce morceau ainsi s'il avait eu l'occasion de visiter le Brésil», affirme Lalo !

   Côté plages encordées (avec modération, heureusement), on relèvera «Renaissance», exposé au luth, avec variations signées Jerome Richardson (à la flûte), Lalo Schifrin (très churchy encore au piano) et Gene Bertoncini. Avec un beat qui évoque effectivement «The In-Crowd» de Ramsey Lewis ! Et, comment passer sous silence l'incroyable «Beneath a Weeping Willow Shade», où la voix magnifique, pure et limpide de Rose Marie Jun, alterne avec la flûte dirty, grognée (à la façon de Rahsaan Roland Kirk) de Jerome Richardson ? Pour le coup, voilà un morceau-sandwich : une tranche de baroque, une tranche de swing...

   Verdict ? Aujourd'hui, voilà un album que j'étiquette sans hésitation comme «Indispensable». Et pas plus pour son originalité que pour son statut de «disque-culte». Pour la qualité intrinsèque de la musique, tout simplement... qui, si elle ne m'avait pas échappé à la première écoute, ne m'avait pas autant marqué qu'aujourd'hui.

   Peut-être fallait-il que je laisse passer un peu de temps...

 

 

«Old Laces» - Ernie Royal (tp) Jerome Richardson (alto-fl) Lalo Schifrin (p) Gene Bertoncini (g) Richard Davis (b) Grady Tate (dm) - Enregistré le 28 avril 1966 à Englewood Cliffs, New-Jersey.

Publié dans disques de chevet

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Systool 25/07/2006 11:43

En plus, s'il parle de "dissection", ça m'intéresse d'autant plus... ;-)SysT

Lady D. 25/07/2006 11:49

En plus !Eh bien... clique sur les mains du pianiste !

Pascal 05/06/2006 11:18

mieux, enfin je préfère... ç'est un peu moins éthéré et ça gigotte plus déjà...
Je ne suis pas sûr qu'il n'y ai que moi qui écoute tu sais... 

Lady D. 05/06/2006 18:48

Y'a moi aussi !

Pascal 02/06/2006 20:13

ah ouai quand même... bon bah là trop de codeïne ou pas assez... je n'étais pas préparé à ça en tout cas... après tout c'est toi Mme Vincent l'auriculaire ici...

Lady D. 03/06/2006 07:36

De deux choses l'une : soit la codéine a des effets secondaires insoupçonnés, soit c'est moi qui en prends pas assez. Mme Vincent l'auriculaire... Qu'é t'o qu'ol 'é qu'çheu ???Bon. Rien que pour toi (puisqu'il y a que toi qui écoutes !), j'en mets un autre, et pas plus tard que tout de suite !