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   Quand il était jeune, Bix Beiderbecke, en se bagarrant avec un ami sur la pelouse de la maison familiale, tomba et se cassa une dent de devant. Un dentiste de Davenport fabriqua une fausse dent amovible, qui comportait une rainure de chaque côté afin de tenir bien en place. Bix aurait pu ne jamais avoir d'ennuis avec cette dent s'il n'avait pas eu pour habitude de jouer avec quand il était nerveux, de la retirer puis de la remettre en place. Sa fausse dent finit par ne plus tenir aussi bien, et il suffisait qu'il tousse ou qu'il bouge vivement la tête pour qu'elle se détache.

   Eddie Condon se souvint d'une mésaventure qui mit Bix aux prises avec sa couronne à pivot :
   «Il avait vraiment des problèmes avec cette dent ; c'était une dent de devant, à la mâchoire supérieure, et quand elle tombait, ce qui arrivait souvent, Bix ne pouvait plus jouer une note. Partout où il jouait, il n'était pas rare de voir tous les gars de l'orchestre à quatre pattes sur la scène, en train de chercher la dent de Bix.
    Un jour, Bix était en voiture à Cincinnati avec Wild Bill Davison et Carl Clove. Il était cinq heures du matin, et la route était enneigée. Soudain, Bix cria :
   «Arrête la voiture !»
   Il n'y avait pas de bar en vue, alors Davison demanda :
   «Qu'est-ce qu'il se passe ?»
   «J'ai perdu ma dent», répondit Bix.
   Ils descendirent de voiture et examinèrent la neige avec soin. Après de longues recherches, Davison vit un petit trou ; il y trouva la dent, qui s'enfonçait lentement. Bix la remit en place et ils poursuivirent leur route vers le «Hole in the Wall», où ils jouaient chaque matin en échange de sandwiches au rôti de porc et de gin. Jamais Bix n'aurait fait fixer cette dent une bonne fois pour toutes ; ça l'embêtait trop de devoir aller chez le dentiste.»

   Hoagy Carmichael aussi se souvint longtemps de la dent de Bix :
   «La dernière fois que je l'ai vu, sa dent est tombée alors qu'il était penché à la fenêtre de l'hôtel pour me souhaiter bonne nuit. Nous l'avons cherchée en craquant allumette sur allumette et en nous brûlant les doigts. Il devait jouer ce soir-là.
   «Pas de dent, pas de musique», disait-il.»

publié dans : les anecdotes de Bill Crow par Lady D.
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   Lester Young inventa des surnoms pour beaucoup de ses amis, et tout le monde finit par les utiliser. Il appelait Count Basie «The Holy Main» («Le Saint Patron» est la traduction la plus appropriée que je puisse trouver) ,que l'orchestre abrégeait en «Holy», parce qu'il était le type le plus important de l'orchestre, celui qui donnait du travail et signait les chèques. Lester surnomma Harry Edison «Sweets», à cause de la musicalité de son jeu bien sûr, mais aussi de sa nature malicieuse. Il surnomma Earle Warren «Smiley», et Herschel Evans devint «Tex». Bien sûr, Lester rajoutait toujours «Lady» devant ces surnoms. Par exemple, il disait : «Et maintenant, Lady Tex, chante-moi une chanson.»
   C'est Lester qui annoblit Sir Charles Thompson. Au Café Society de New-York, il y avait trois Charles Thompson, et Lester commença à appeler le pianiste «Sir Charles» pour le différencier de ses deux homonymes.
   Lester faisait un usage intensif du mot «motherfucker». Il l'utilisait tellement souvent que le terme finit presque par en perdre son caractère insultant, mais Lester pouvait parfois lui rendre son sens premier. Un soir où le présentateur nain du Birdland, Pee Wee Marquette, lui tapait sur les nerfs, Lester lui lança, méprisant :
   «Get out of my face, you half-a-motherfucker!» (Barre-toi là, espèce de demi-fils de pute !»)
publié dans : les anecdotes de Bill Crow par Lady D.
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   Les musiciens sont souvent embauchés par des chefs d'orchestres qui sont meilleurs hommes d'affaires que musiciens. Au sein de tels orchestres, la déconnade devient une sorte de thérapie. A une époque, Ed Hubble travaillait dans un club du New Jersey, qui s'appelait «The Ferryboat» :

   «C'était un vrai ferry, amarré à un quai, et le propriétaire en était George Morrow. George était trompettiste, il pouvait jouer pendant trois heures d'affilée, avec une puissance incroyable. Il avait des lèvres en acier. Je n'ai jamais entendu une telle puissance chez aucun autre trompettiste. Sa note la plus haute était un contre-ut, et il pouvait jouer dans les aigus pendant des heures, plus fort que Conrad Gozzo, mais il jouait toujours légèrement faux. Et quand il avait fini il s'éloignait du devant de la scène en souriant ! Sa grande spécialité était le morceau «Winter Wonderland».
    Un autre de ses points forts, c'était son incapacité à garder un tempo. Il sautait un temps et l'orchestre le rejoignait, et quelques mesures plus loin, il recommençait et nous sautions tous un temps pour le rattraper. Au bout d'un moment, cela ne nous amusait plus de devoir le rattraper sans arrêt, alors tout à coup nous décidions de moduler et de jouer un demi-ton plus haut. Il était en Do, et soudain voilà que l'orchestre jouait en Ré bémol. C'était incroyable. A mourir de rire.
    George Morrow avait une mémoire phénoménale. Il pouvait se souvenir de plusieurs milliers de thèmes, mais il ne pouvait jamais se rappeler quel pont correspondait à chaque morceau. Il commençait à jouer un morceau, puis le pont d'un autre, et habituellement, quand nous arrivions aux huit dernières mesures, nous étions en train de jouer un troisième morceau.
   Nous avons fini par ne plus oser dire à personne où nous jouions. Dick Wellstood, avec son cynisme habituel, prit un billet d'un dollar et y découpa les lettres «LOVE», qu'il colla sur le piano, juste là où il y avait marqué «Steinway». Quand la musique partait dans tous les sens, il gardait les yeux fixés sur ces lettres pour se souvenir qu'il aimait l'argent qu'il était en train de gagner.»

publié dans : les anecdotes de Bill Crow par Lady D.
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