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   Je mets parfois la parole de Mezz Mezzrow en doute ; quelques passages de son autobiographie me semblent relever de la fiction plus que de la réalité. Je ne sais trop que penser de l'anecdote suivante -- elle est peut-être véridique, mais je soupçonne Mezz de l'avoir quelque peu enjolivée...
   Départ pour les années 20, Hudson Lake, Indiana, où Mezz, Bix Beiderbecke et Pee Wee Russell passaient l'été, se produisant probablement dans quelque hôtel...

   «Bix a failli un jour se faire écraser par un train. Tard le soir, nous nous sommes trouvés à court de whisky et Bix, avec un regard malicieux, a fait signe à quelques gars de s'approcher de lui, dont Pee Wee et moi-même.
   - Je viens juste de me rappeler que j'ai enterré une cruche de secours sur la colline, et si on arrive à aller la chercher sans que ces poivrots nous suivent, il y en aura largement assez pour nous tous.
   Nous nous sommes glissés dehors, en file indienne. Nous avons suivi Bix, d'abord sur le chemin, puis à travers champs, avant de traverser une voie ferrée et de passer une clôture de fil de fer barbelé. Là, il a commencé à creuser, a récupéré sa cruche, l'a tendue à Pee Wee, et a pris le chemin du retour. Mais alors que nous passions par dessus la clôture, Pee Wee est resté accroché dans le barbelé ; il nous appelait au secours, mais ne s'en agrippait pas moins à la cruche. S'il l'avait lâchée, il aurait pu se dégager, mais ce n'était pas le genre de Pee Wee : que vaut la peau d'un homme, à côté d'une cruche de whisky ?
   Pendant ce temps, Bix était arrivé à la voie ferrée. Là, il s'est aperçu qu'il avait de la terre entre les orteils ; il s'est donc assis sur un rail et a enlevé ses chaussures pour les secouer. Au même moment, nous avons vu qu'un train arrivait. Nous avons commencé à tous crier à Bix de se tirer de là, mais il a cru que nous plaisantions et s'est mis à nous jeter des cailloux. Le train n'était plus qu'à une trentaine de mètres quand il a enfin compris ce qu'il se passait. Il s'est laissé rouler en contrebas de la voie ferrée, si vite qu'il n'a pas eu le temps de récupérer ses chaussures. Elles ont été coupées en deux, aussi nettement que par un hachoir à viande.
   Bix a conclu :
   - Vous voyez ce qui arrive quand on enlève ses chaussures ? C'est la première fois que je les enlève depuis des semaines, et vous voyez ce qui se passe ? Il faut jamais se déshabiller ; c'est pas prudent.»

publié dans : les anecdotes de Bill Crow par Lady D.
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   Le «put-on», c'est la mise en boîte. La victime en était généralement un «square», un non-initié, mais il arrivait que les musiciens montent des canulars visant l'un de leurs collègues. Deux exemples, racontés respectivement par le contrebassiste Pops Foster (compagnon d'Armstrong dans les années 30 et de Sammy Price dans les années 50) et le tromboniste Quentin Jackson, surtout connu pour sa longue appartenance au Duke Ellington Orchestra ; mais il a rapporté la seconde anecdote de son séjour dans les rangs du Count Basie Orchestra :

   «Papa Lorenzo Tio était un vieil homme délicieux. Il était grand et buvait beaucoup. Un soir qu'il jouait avec le Magnolia Band, il était saoûl et dormait à moitié pendant les morceaux. Il avait la clarinette à la bouche, remuait les doigts, mais il n'en sortait aucun son. J'ai trouvé un bout de manche à balai ; j'ai pris sa clarinette et posé le manche à balai sur ses genoux. Il a joué tout le morceau d'après sur le manche à balai. Quand Joe Oliver s'est apprêté à lancer le morceau suivant il a demandé à Tio :
   - Tea, tu joues ce morceau avec nous ?
   Tio a répondu :
   - Je viens de jouer pendant des heures, mec. Tu n'aimes pas mon jeu ?
   - Sur quoi joues-tu ? a demandé Joe.
   - Ma clarinette.
   Il a baissé les yeux, vu le manche à balai, s'est tourné vers moi et a dit :
   - C'est toi qui as fait ça.»

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   «Dickie Wells avait remarqué que Vic Dickenson, qui n'avait pas dormi la nuit d'avant, était endormi sur scène pendant un morceau. Il l'a secoué et a dit :
   - C'est à toi de jouer !
   Ce n'était pas vrai, mais Vic a attrapé son trombone et commencé à jouer avant d'être assez réveillé pour s'en rendre compte.»

publié dans : les anecdotes de Bill Crow par Lady D.
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   Joseph Mannone perdit un bras à l'âge de neuf ans dans un accident de tramway, ce qui ne l'empêcha pas par la suite d'apprendre la trompette et d'accomplir une jolie carrière de musicien professionnel, sous le nom de Wingy Manone. C'est tout naturellement qu'il se trouva au centre d'une poignée d'anecdotes, à lire en VO dans le «Jazz Anecdotes» de Bill Crow (Oxford University Press).

   «Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, Wingy se produisait au Cafe Society Downtown. Un soir, quelques marins devinrent agressifs après que Wingy ait refusé de jouer le morceau qu'ils lui demandaient. Une bagarre se déclencha. L'un des marins saisit Wingy par la main, mais pas par la bonne ; le faux bras de Wingy se détacha. Le marin en resta bouche bée ; Wingy lui arracha la prothèse des mains et s'en servit pour lui taper sur la tête.»

   Les musiciens que choisit Wingy pour former son groupe lors d'un séjour en Louisiane firent de lui la cible toute désignée pour une blague :
   «J'ai embauché Snoozer Quinn à Bogalusa, et c'est ce qui a amené Eddie Connors à me faire cette blague.
   Snoozer était borgne, mais c'était un sacré guitariste, et personne ne faisait jamais attention à son handicap. Le groupe comprenait aussi «Hooknose» Joe Loyocano à la basse, qui avait une jambe de bois, moi qui n'ai qu'un bras et quelques autres types avec des morceaux qui manquaient. En tout, nous étions neuf musiciens.
   Après avoir examiné les gars, Connors a embauché le groupe. Les temps étaient difficiles, et il nous payait le minimum. A la fin de la semaine, je suis allé le voir pour qu'il nous paye. Il m'a tendu l'argent, je l'ai compté et je me suis aperçu qu'il n'avait payé que pour huit musiciens.
   - Qu'est-ce que c'est que ça ? je lui ai demandé. Il n'y a pas assez d'argent. Tu me payes pour huit musiciens, et on est neuf.
   Il m'a répondu :
   - Regardez-vous un peu. Si on vous prend tous les neuf, il manque de quoi faire un bonhomme entier. Je te paye pour huit hommes.
   Bien sûr, ce n'était qu'une blague, mais pendant un instant j'ai vraiment cru qu'il était sérieux.»

   Wingy fut également la cible de l'un des plus redoutables plaisantins que le jazz ait connus, le violoniste Joe Venuti :
   «Joe m'a envoyé un cadeau d'anniversaire, une année. Dans une grande boîte, avec un joli paquet. Il m'a fallu un quart d'heure pour arriver à ouvrir la boîte, et j'y ai trouvé un bouton de manchette. C'était il y a douze ans, et j'attends toujours l'autre.
   Mais c'est à New-York que Joe m'a fait la meilleure blague qu'il m'ait jamais faite. Lui, sa femme Sally et moi avons pris le métro une après-midi pour aller jouer. La voiture était tellement bondée que nous avons dû rester près des portes. Le chauffeur a essayé de les refermer, en vain.
   Le métro est resté à quai, et tout le monde se demandait quel était le problème. Le contrôleur a fini par traverser la foule pour voir ce qui se passait.
   Quand il est arrivé auprès de nous, il a vu que ma prothèse était coincée entre les portes coulissantes, ce qui les empêchait de se refermer. Bien sûr, comme je ne sentais rien, je ne pouvais pas deviner que mon bras était pris dans les portes.
   Mais le contrôleur a commencé à me traiter de tous les noms parce qu'à cause de moi, le métro avait vingt minutes de retard. J'étais tellement gêné que j'aurais aimé pouvoir descendre de ce métro en courant pour aller me cacher. Mais Joe était mort de rire ; c'était lui qui avait coincé ma prothèse dans la porte.»

publié dans : les anecdotes de Bill Crow par Lady D.
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